LA CONQUETE DE L'ALBANIE

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Avant Propos : L'agression de l'Albanie, pays pourtant quasi-satellite de l'Italie, entre dans le cadre d'une vaste politique impérialiste menée par Rome en vue de l'édification prochaine d'un nouvel Empire romain. Comme pour l'Ethiopie en 1935, cette annexion vise aussi à donner le change tant au peuple italien qu'à l'opinion mondiale. L'Italie se doit d'apparaître comme une grande puissance qui, à la manière de l'Allemagne, sait profiter des incertitudes occidentales en vue de se trouver de nouvelles "colonies". L'auteur - Nicolas BERNARD.

 

ITALIE ET ALBANIE

Un bref état des lieux n'est sans doute pas inutile à rappeler. L'Albanie a été occupée pendant près de cinq siècles par les Ottomans, suite aux invasions du bassin balkanique qui mèneront les Turcs aux portes de Vienne (il faut remarquer que les Albanais, peuple fier et fréquemment en lutte contre le pouvoir central de Constantinople, se convertiront à l'islam mais sans pour autant renier leurs origines). Comme tout empire qui se respecte, l'empire des sultans connaît le déclin, accéléré aux XIXe et Xxe siècles, ce qui profitera à l'Albanie qui obtient son indépendance en 1912, conséquence des guerres balkaniques qui opposent les puissances locales (Serbie, Turquie, Bulgarie, Autriche-Hongrie) entre elles. Les faibles capacités économiques de ce pays montagneux, peu touché par la modernité, n'intéressent personne. Du moins pour le moment.

Car l'on se rend vite compte que le sous-sol est riche, particulièrement en minerai de fer. Autre avantage décelé, non négligeable : ses rades profondes offrent un abri sûr aux navires de guerre. Tant et si bien que les pays membres de l'Entente, en 1915, accomplissent une délimitation des zones d'influence des puissances balkaniques sur le Pays des Aigles. Pour prix de son entrée en guerre, en outre de revendiquer l'Istrie et la Dalmatie ainsi que quelques zones d'occupation en Turquie, c'est l'Italie qui reçoit la plus grosse part du gâteau, puisque si les Serbes et les Grecs "se contenteront" de quelques annexions, l'Albanie sera sous la dépendance politico-économique de Rome.

Après la guerre, le pays semble s'engager dans la voie des réformes, sous l'impulsion du gouvernement de Fan Noli. Mais un ancien colonel de l'armée austro-hongroise, Ahmed Zoghou, Ministre de l'Intérieur de la République, envisage de le prendre le pouvoir et de le garder. Avec le soutien logistique de la Yougoslavie, et l'aide de quelques milices armées constituées de montagnards, Zog organise son coup d'Etat puis, une fois nommé Président du Conseil et Président de la République, s'autoproclame Roi en 1928. Notons au passage que le roi Zog I a remercié la Yougoslavie de son aide en lui cédant une partie du territoire national. Le nom de ce territoire ? Le Kosovo !

Zog règne en véritable despote local, mais les vrais maîtres du pays sont les Italiens, avec qui le roi entretient des relations "privilégiées". Ce sont ces derniers qui tiennent l'économie nationale, qui bâtissent usines, voies de communications, ports, par l'intermédiaire de la Société pour la mise en valeur de l'Albanie, la S.V.E.A. La Banque nationale d'Albanie est détenue par un groupe financier italien. Et le montant total des investissement italiens atteignent 280 millions de francs-or, ce alors que le budget albanais franchit péniblement le cap des 28 millions. Dernier point, Zog a signé avec Mussolini un traité autorisant l'Italie à intervenir militairement en cas de menace portée à l'encontre de la monarchie de Tirana. On le voit, le pays est presque complètement contrôle par les Italiens, et particulièrement sur le plan économique. Ce qui nourrit quelques ambitions, à Rome.

 

PROJETS DE CONQUETE

DE GAUCHE A DROITE : LE ROI ZOG ET LE COMTE CIANO
Crédit photo : Inconnu - DR -

Ce n'est véritablement qu'à partir du milieu des années 30 que les projets italiens de conquête de l'Albanie sont examinés avec une attention de plus en plus sérieuse. Il faut dire que l'Italie, avec la conquête de l'Ethiopie en 1935-1936 et l'achévement de la conquête de la Libye, s'est engagée dans une politique d'expansion censée rappeler les heures glorieuses de la Rome antique. Le Duce est, il est vrai, moins convaincu par la fiabilité du système de sécurité collective et profite des faiblesses de la SDN pour se tailler une réputation de conquérant.

Et l'Albanie tente de plus en plus certains milieux italiens. L'un des plus chauds partisans de l'invasion n'est autre que le Comte Galeazzo Ciano, gendre de Mussolini et Ministre des Affaires Etrangères depuis le 9 juin 1936. Ciano fait valoir que conquérir l'Albanie pourrait renforcer le prestige militaire de l'Italie, tout en permettant à Rome d'exercer un contrôle accru de la zone Adriatique, sur laquelle le gouvernement fasciste a jeté son dévolu, par le biais d'une politique alliant les bons offices à la déstabilisation, notamment avec l'assassinat en 1934 du Roi Alexandre de Yougoslavie à Marseille par des tueurs croates recrutés par les services secrets italiens.

Le premier projet de Ciano vise justement un partenariat avec la Yougoslavie. Le 01 novembre 1937, le Ministre, bien qu'ayant été témoin au mariage de Zog avec une comtesse hongroise, Geraldine, compte passer un marché avec Belgrade : l'Italie s'adjugerait l'Albanie, et en compensation les Yougoslaves auraient droit de regard sur Salonique.

Le projet avance. Le 30 avril 1938, Ciano recommande au Duce une "solution totale" du problème albanais. La question sera évoquée 45 fois entre 1937 et 1939. En mai 1938, les hiérarques fascistes estiment que l'instant favorable pour la "solution" albanaise se situera au printemps 1939. Le roi Zog, qui a vent de ces tractations, envoie en juin 1938 une note pathétique : "L'Albanie est désormais aux mains de l'Italie qui contrôle tous les secteurs de son activité. Le roi vous est dévoué. Que voulez-vous de plus ?" Ciano, recevant l'aide de camp du Roi chargé de lui remettre ce message, se montre rassurant. Quelques jours plus tard, un nouveau projet est sur pied : intervention armée suite à l'assassinat du roi Zog, conformément au traité qui lie Rome à Tirana. Dix millions de lires sont requis pour cette opération... Le cynisme et la duplicité fascistes ne connaissent plus de bornes.

Cela étant, ce projet, comme l'ancien, implique l'aide de la Yougoslavie. Lors d'un voyage à Belgrade les 19-22 janvier 1939, Ciano parvient, en échange de promesses territoriales aux dépends de l'Albanie, à acheter l'accord du Président du Conseil, Stoyadinovitch. Peine perdue : le prince Paul, régent du Royaume durant la minorité du Roi Pierre II, contraint Stoyadinovitch à démissionner, le 04 février 1939.

Il faut rejeter l'option yougoslave. L'Italie devra agir seule, et vite : les rumeurs s'intensifient dans les Balkans. La date prévue par la conférence de juin 1938 approche.

Que fait le Duce ? Il hésite.

 

LA DECISION

Mussolini a adopté en cette affaire un comportement des plus troublants, passant tantôt à des périodes de déprime et de prudence, tantôt à des instants de délire impérialiste. Ses maux d'estomac le reprennent, et tous les signes caractéristiques du surmenage semblent l'affecter. Pourtant, les arguments de Ciano portent. L'annexion de l'Albanie, dit-il, renforcerait le prestige de l'Italie. Elle marquerait une étape déterminante dans la construction de l'Empire à naître. Elle permettrait à Rome de consolider son influence dans les Balkans, ainsi que de contrôler l'Adriatique, sans oublier la position stratégique du Royaume, dont les frontières touchent la Yougoslavie et la Grèce. Et, ajoute le Ministre des Affaires Etrangères, "de là on menace les deux grandes voies ferrées Budapest-Istanbul et Budapest-Athènes. Qui tient l'Albanie tient les Balkans !". Encore Ciano a-t-il d'autres motifs en tête. Sa famille ne possède-t-elle pas la société industrielle Terni ? La possession des mines de fer lui rapporterait beaucoup... Et surtout, le Ministre des Affaires Etrangères sait tout le bénéfice politique qu'il peut retirer d'une opération dont il n'ignore pas qu'elle ne sera pas coûteuse. Le Duce est sensible à ces arguments. Le 28 février, lors d'une réunion du Grand Conseil Fasciste, il énumère les "objectifs immédiats des dynamiques fascistes" : Albanie, Tunisie, Corse, Provence, Tessin. Il n'oublie pas Djibouti, dont la position au sud de la Mer Rouge offrirait aux Italiens de menacer la Route des Indes.

Le Duce est-il sérieux ? Apparemment pas, puisque le 03 mars, il déclare à Ciano qu'il préférerait "laisser les affaires se tasser en Albanie".

Il semble que l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes allemandes le 15 mars 1939 ait joué un rôle déterminant dans la prise de position mussolinienne. L'irritation du leader italien face aux succès allemands grandit en même temps que les territoires du Reich. Désabusé, il constate : "Chaque fois que Hitler prend un pays, il m'envoie un message !". L'Italie, puissance montante des années 20-30, est en passe d'être reléguée au second plan. Le risque est d'autant plus grand que l'invasion de la Tchécoslovaquie constitue une violation grave des accords de Munich signés en 1938. Or, qui a été l'instigateur de ces accords ? Qui a fait office de médiateur entre Hitler, Chamberlain et Daladier ? Lui, Mussolini.

Il craint aussi que le "coup de Prague" comme on l'appelle, ne permette à l'Allemagne d'accroître son influence dans les Balkans. Mussolini redoute particulièrement que les indépendantistes croates ne se mettent au service de Hitler à la manière des Sudètes de Konrad Henlein, répétant avec la Yougoslavie le traitement de la Tchécoslovaquie. Ce qui porterait atteinte de manière considérable aux intérêts italiens dans la région Adriatique. "Personne, chez nous, écrit Ciano, ne tolérerait de voir la croix gammée flotter sur les rives de l'Adriatique." (Ciano - "Journal Politique" - Editions de la Bacconière (Neuchâtel) 1946, tome I, page 57).

Et malgré tout, le Duce reste hésitant. Le jeu en vaut-il la chandelle ? L'Albanie, économiquement parlant, ne vaut pas la Bohême-Moravie. De plus, l'intervention italienne risque, loin de renforcer l'influence de Rome, de destabiliser les Balkans et par conséquent de les rendre plus accueillants à l'égard de la diplomatie nazie.

Aux alentours du 23 mars, Mussolini cède, mais ajoute qu'il attend la victoire définitive de Franco en Espagne. La chute de Madrid le 28 mars l'enchante au plus haut point. Cette fois, sa décision est prise. L'invasion est prévue pour le 07 avril. Le Vendredi Saint.

 

UNE CONQUETE DE PLUS POUR LE FASCISME

Le Duce est cette fois déterminé à venir à bout de ce petit pays qui lui est pourtant déjà soumis. Ciano le dépasse sans doute dans le cynisme : "Zog cédera. Je compte beaucoup sur la prochaine naissance de son enfant. Zog aime sa femme... Franchement, je n'imagine pas Géraldine dans son neuvième mois de grossesse fuyant en pleine bataille, à travers les montagnes."

Un ultimatum est envoyé au roi Zog, venant à échéance le 06 avril à midi. Le 07, c'est-à-dire le Vendredi Saint, une force expéditionnaire italienne commandée par le général Guzzoni et composée de 2 divisions, 4 régiments de bersaglieri et un bataillon blindé débarque en plusieurs points du littoral. Ciano dirige en personne une escadre d'une centaine d'avions devant opérer une démonstration de force au-dessus de Tirana. "Dans la capitale, la foule circule tranquillement dans les rues" note-t-il (Ciano - op. cit., p. 74). Il y a peu ou pas de résistance. Les Albanais accueillent les Italiens en libérateurs. Zog était impopulaire : il gagne la ville grecque de Florina avec sa femme et ses enfants le 08 avril et obtient du gouvernement athénien l'asile politique.

 
LES ALPINI DEBARQUENT EN ALBANIE
Crédit photo : Inconnu - DR -

La conquête est si facile que la propagande italienne se heurte vite à un dilemme : faut-il vanter dans ce cas la vaillance des troupes du Duce ou présenter l'opération comme une libération du peuple albanais ? Toujours est-il que le 16 avril, une délégation de parlementaires vient offrir la couronne d'Albanie au roi Victor-Emmanuel. Objectif atteint.

Les protestations internationales ? Elles sont rares. La Yougoslavie, l'Angleterre, laissent faire. Les catholiques se contentent d'une réprobation morale : le Duce n'a-t-il pas attaqué le jour du Vendredi Saint ? Roosevelt seul envoie une note énergique à Mussolini, à quoi ce dernier répliquera : "Chamberlain est gâteux ! Quant à ce vieux fou de Roosevelt, il perd complètement la tête ! Ces deux ganaches, l'un atrophié par l'âge et l'autre par la paralysie infantile, ont du culot de me demander d'entrer dans leurs alliances !"

En attendant, Mussolini gagne en popularité. Même si le peuple italien n'est pas favorable à la guerre : les Bersaglieri et les Alpini qui sont partis pour l'Albanie ont peu avant manifesté en chantant : "Nous voulons la paix et non la guerre !". La conquête de l'Albanie, chef d'oeuvre de politique à double visages, brillant exemple de la mauvaise foi mussolinienne, permet à l'Italie de se créer un tremplin balkanique qui lui donne accès au sud de la Serbie et à la Grèce. En 1940, c'est du Pays des Aigles que partira l'armée d'invasion italienne pour la patrie des Hellènes.

 

LES SOURCES :

  • Jacques Bensoist-Mechin - "Histoire de l'armée allemande" - coll. "Bouquins" Robert Laffont 1984.
  • Galeazzo Ciano - "Journal Politique" - Tome I - Editions de la Baconnière (Neuchâtel) 1946.
  • Max Gallo - "L'Italie de Mussolini" - Perrin (Paris) 1964.
  • Christopher Hibbert - "Mussolini, une force de la nature" - J'ai lu 1965.

 

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