LES EINSATZGRUPPEN SS

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La guerre à l'Est ne doit pas, pour Hitler, se limiter à la destruction de l'Armée rouge et la conquête de territoires. Il s'agit aussi de mener une croisade contre les grands fléaux des temps modernes que sont le bolchévisme et le judaïsme. Cette guerre, le Führer l'a juré, sera une guerre d'anéantissement. Les armées du Reich devront se mettre au service de l'idéologie nationale-socialiste en vue de la destruction de l'adversaire.

Cette radicalisation de la guerre est marquée par l'entrée en action de groupes mobiles de tuerie, les Einsatzgruppen, chargées de "nettoyer" les arrières de l'armée allemande, avec la coopération de cette dernière. Ces unités spéciales relevant de l'Office Central de la Sécurité du Reich (RSHA), la haute direction SS de Heydrich et Himmler massacreront les Commissaires politiques soviétiques, ainsi que les membres de l'intelligentsia orientale, et surtout les juifs. Mais ce programme d'extermination sera mené dans des conditions chaotiques, chaque groupe de tueurs interprétant à sa manière les directives, il est vrai assez vagues, émises par les dirigeants nazis. Il faudra attendre le mois d'août pour qu'un semblant de cohésion intervienne dans les exécutions, les Einsatzgruppen recevant la confirmation de la nécessité d'éliminer, outre les juifs de sexe masculin, les femmes et les enfants.

Ces exécutions vont aboutir à la mort de plus d'un million de victimes juives, avec la bénédiction de certains hauts-responsables de la Wehrmacht. Mais les exécutions ont beau être nombreuses, elles ne vont pas assez vite. Et ces fusillades à répétition, d'une barbarie sans précédent, finissent par éprouver le moral des bourreaux, qui recrutent souvent leurs sbires parmi les nationalistes locaux, en Lituanie, en Lettonie, en Ukraine. De sorte qu'il faut trouver de nouveaux modes d'exécution (notamment les camions à gaz), d'autant que le Führer a donné l'ordre à la fin de l'été de procéder à l'éradication de la race juive en Europe.

A bien des égards, les Einsatzgruppen vont constituer le franchissement d'un seuil de violence encore jamais atteint contre les juifs. Les nazis seront dès lors engagés dans un processus d'extermination qui aboutira à la mise au point des camps de la mort.

 

APPARITION

Les Einsatzgruppen font leur apparition en Tchécoslovaquie et en Pologne en 1939. Ils suivent les arrières de l'armée allemande et massacrent, pillent, torturent les membres de l'intelligentsia locale afin d'empêcher un redressement futur des pays occupés. "Qui se souvient du massacre des Arméniens ?" fera remarquer Hitler après avoir donné ses directives à Heydrich et Himmler ?

A l'issue de l'effondrement de la France, de l'occupation de l'Europe de l'Ouest, le Führer a enfin les mains libres (ou presque - l'Angleterre résiste encore) pour accomplir son vieux rêve : conquérir la Russie pour y constituer un Lebensraum, l'espace vital de la plus grande Allemagne. Le 18 décembre 1940, il appose sa siganture au bas de la directive 21, le plan Barbarossa, l'invasion de l'URSS.

L'invasion de la Russie ne sera pas une guerre classique. Le 30 mars 1941, Hitler, dans son discours prononcé devant plus de 200 officiers de haut rang, explique que la guerre qui est sur le point de se déclencher doit être comprise comme l'affrontement entre "deux conceptions du monde opposées", "la conception nationale-socialiste et la conception judéo-bolchévique". Ordre a été donné de procéder à la liquidation des Commissaires politiques de l'Armée rouge, qui risquent de poursuivre leur propagande dans les camps de prisonniers, ainsi que de l'intelligentsia "judéo-bolchévique." Quant aux actes délictueux commis par les soldats de la Wehrmacht à l'égard des civils ennemis, ils ne seront pas obligatoirement passibles de sanctions, même s'ils constituent un crime militaire. Les chefs militaires ont reçu pour instruction d'être cléments à l'égard de ces soldats. Ils ne seront traduits en Conseil de Guerre que "si le maintien de la discipline ou la sécurité des forces armées nécessitent cette mesure" (ordre du 23 juillet 1941). Les massacres planifiés, les excès autorisés, oui, l'enfer va se déchâiner à l'Est.

Comment mettre en œuvre ce programme ? Dès le début du mois de mars, l'armée et les SS s'engagent dans des négociations qui visent une espèce de "partage des tâches" : le 13 mars, les "missions spéciales en vue de la préparation d'une administration politique dans la zone de combat de l'armée " sont confiées à Himmler, qui " agira en toute indépendance et sous sa propre responsabilité". Le 26, le général Wagner, représentant de la Wehrmacht, et Heydrich, conviennent que "les Sonderkommandos sont autorisés, dans le cadre de leur mission et sous leur propre responsabilité, à prendre des mesures exécutives contre la population civile". L'armée fournira l'infrastructure (locaux, essence, ravitaillement, moyens de communications). Si besoin est, il sera procédé à des échanges d'informations entre les forces militaires et les Einsatzgruppen, mais leurs sphères de compétence restera exclusive. Les kommandos spéciaux resteront sous la tutelle de Heydrich. En mai, le général Wagner et le chef du contre-espionnage nazi Walter Schellenberg parviennent à un accord définitif qui reprend ce qui a été déjà dit, mais qui permet en outre aux unités spéciales d'opérer sur les arrières des corps d'armées, c'est-à-dire sur le front lui-même. Avantage non négligeable : les SS pourront avancer le plus loin possible en vue de capturer un maximum d'ennemis politiques. Et de juifs. Le tout avec le soutien plein et entier de l'armée. Heydrich l'a rêvé, Wagner l'a signé.

 

FORMATION

Quatre Einsatzgruppen sont créés et chacun devra agir sur une zone délimitée :

Einsatzgruppe A
Einsatzgruppe B
Einsatzgruppe C
Einsatzgruppe D

> Prendre connaissance de la composition exacte de ces groupes.

Chaque Einsatzgruppe est composé d'environ un millier d'hommes (au total, les quatre groupes alignent 3.000 personnes).

Voici par exemple la composition de l'Einsatzgruppe A (990 hommes) : 340 Waffen SS, 172 chauffeurs, 18 employés de l'administration, 35 membres du SD (Sicherheitsdienst : Services de Sécurité de la SS), 41 membres de la police criminelle, 89 de la Gestapo, 87 de la police auxiliaire, 133 de l'Ordnungspolizei (Police d'Ordre, ou Orpo), 13 auxiliaires féminins, 51 interprètes, 3 télétypistes, 8 opérateurs radio.

Les dirigeants des Einsatzgruppen sont pour certains des juristes (Ohlendorf est Docteur en Jurisprudence, Nosske a travaillé pour un tribunal avant d'entrer au Ministère de l'Intérieur, Nebe est le chef de la Police Criminelle), ou issus d'autres professions libérales (Blobel était architecte, Weinmann médecin) voire religieuses (Bilberstein a été pasteur protestant) ou artitistiques (Klingelhöfer a été chanteur d'opéra). Loin d'être des sadiques (sauf certains comme Blobel ou Stahlecker), ce sont surtout des carriéristes pour qui la vie humaine n'a plus guère de sens, sensibles à l'obéissance, voire le zèle. Cela étant dit, si Heydrich a choisi ces hommes, c'est aussi par calcul politique, en vue d'éloigner des SS qui pouvaient porter atteinte à son autorité sur le RSHA. Ainsi Ohlendorf, et surtout Nebe, qu'il déteste.

 

INSTRUCTIONS

Ces tueurs, quelle est l'étendue de leur mission ? On a longtemps pensé qu'ils ont reçu l'ordre d'exterminer les juifs soviétiques peu avant le déclenchement de la campagne. En réalité, cette version résulte des aveux faits par certains dirigeants de ces unités spéciales, dont Ohlendorf, à Nuremberg ; or l'on sait aujourd'hui que ces déclarations entraient dans le cadre d'une stratégie juridique menée par les accusés pour rejeter le blâme sur Hitler, Himmler et Heydrich et se décharger de leur responsabilité en invoquant l'obéissance aux ordres. Quelques SS, comme Bruno Streckenbach (chef du personnel au R.S.H.A.), qui, selon Ohlendorf, aurait remis l'ordre d'extermination à la mi-juin 1941, ont nié avoir émis ou reçu l'ordre en question avant l'invasion. Mais lorsque Ohlendorf a fait cet aveu, Streckenbach était donné pour mort en Russie ; or il reviendra de l'archipel du goulag dans les années 50...

Toujours est-il que des briefings préparatoires ont lieu à Berlin et à Pretzsch (lieu de constitution des groupes) en juin 1941. Le 17 juin, notamment, Heydrich insiste sur la nécessité de prendre des mesures préventives contre des "ennemis potentiels" : commissaires politiques, partisans, juifs. Certains commandants SS, comme Rudolf Lange (Einsatzkommando 2) , ont interprété ces ordres de manière large et ont estimé que les ordres d'exécutions concernaient la population juive dans son ensemble. D'autres, comme Erwin Schulz, de l'Einsatzkommando 5, n'ont pas été de cet avis, mais ont fini par l'admettre en juillet-août.

Ainsi les ordres donnés sont ils assez vagues et donnent toute latitude d'action aux membres des unités spéciales. Mais en l'état actuel de la documentation, il est impossible de se faire une idée exacte des instructions données par Heydrich.

Le 22 juin 1941, Barbarossa se déclenche. La Wehrmacht pulvérise l'Armée Rouge et commence sa foudroyante avance qui la mènera aux portes de Leningrad, de Moscou et du Caucase. Les Einsatzgruppen SS suivent immédiatement les armées allemandes et se mettent au travail. Il s'agit de faire vite, avec des effectifs somme toute limités : Heydrich a insisté pour qu'un maximum d'ennemis politiques soient saisis, ce qui implique d'être en permanence sur les talons de la Wehrmacht.

Au départ, les SS exécutent prioritairement les membres de l'intelligentsia soviétique (fonctionnaires, commissaires politiques, intellectuels) ainsi que les partisans et la population masculine juive. Des pogroms sont même organisés en Lituanie et en Lettonie, avec moins de succès en Ukraine et ailleurs. Le 03 juillet, 1.160 juifs de sexe masculin sont exécutés à Luzk, mais de la propre initiative du commandant du Einsatzkommando, en vue d'asseoir son autorité sur la ville. D'autres chefs SS usent de motifs semblables pour accomplir des exécutions massives de juifs. Preuve qu'à la direction centrale nazie, les violons ne sont pas accordés. Le 2 juillet 1941, Heydrich adresse aux Chefs de la Police et des SS en URSS l'ordre de procéder à l'élimination des "élements radicaux" des populations conquises, dont les "Juifs occupant des fonctions dans le parti et l'Etat". Il faut " frapper de la façon la plus efficace possible la couche dirigeante judéo-bolchévique, tout en ne gênant pas plus qu'il n'est strictement nécessaire la mise de l'économie russe au service de l'effort de guerre allemand".

Le 16 juillet 1941, Hitler déclare qu'il est heureux que Staline ait lancé la guerre de partisans, car "cela nous donne l'occasion d'exterminer tous ceux qui nous sont hostiles. Naturellement, ce vaste pays doit être pacifié au plus tôt ; ce que nous ferons au plus vite en tirant sur quiconque osera ne serait-ce que nous regarder de travers". Le lendemain, Heydrich ordonne à ses tueurs de saisir à même les camps de prisonniers les personnes qui correspondent aux critères de l'extermination.

Les Einsatzgruppen doivent faire vite tout en suivant l'armée. De sorte que des zones entières de juifs restent épargnées provisoirement (les SS y créent des ghettos, des conseils juifs, prennent des mesures discriminatoires comme le port de l'étoile jaune) tandis que d'autres font l'objet de massacres. En juillet, Himmler envoie quelques milliers de SS de plus dans les zones de la Russie occupée et soumises à l'autorité des Reichskommissäre et des Chefs de la Police et des SS ; soit 11.000 hommes qui seront chargées du nettoyage de ces régions. En outre, une douzaine de bataillons de l'Ordnungspolizei, la Police d'Ordre, autrement dit près de 5.500 policiers SS, sont confiés à l'autorité de ces derniers. Les SS peuvent aussi compter sur un certain nombre d'auxiliaires, majoritairement des Lituaniens et des Lettons, ainsi que quelques Ukrainiens, pour organiser les pogroms ou participer aux fusillades.

Au même moment, les exécutions se poursuivent. Au mois de juillet, l'Einsatzkommando 3 de Jäger a déjà exécuté 4.239 juifs dont 135 femmes. Les fusillades se font à un rythme effréné. Ce déchaînement de violence finit par s'étendre à tous les juifs en août, y compris les femmes et les enfants. La tâche des Einsatzgruppen va s'élargir en vue de l'accomplissement d'un véritable génocide.

 

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