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LES EINSATZGRUPPEN SS | Nicolas BERNARD | en ligne depuis : Avril 2000 | © www.1939-45.org |
EXTERMINATION On l'a vu, les exécutions ne concernent au départ que les Commissaires politiques, les intellectuels, les fonctionnaires soviétiques. Les juifs sont eux aussi massacrés, dans des proportions importantes, mais qui au mois de juillet ne concernent que les individus de sexe masculin. Puis, vers la mi-août, vraisemblablement sur ordre de Himmler approuvé par Hitler, les SS finissent par inclure dans les fusillades l'ensemble des populations juives, y compris les femmes et les enfants. Cela étant, on ignore encore de quelle manière a été transmis cet ordre : message écrit ? Ou instructions verbales données aux Chefs de la Police et des SS qui les ont retransmises aux Einsatzgruppen ? Il est difficile de savoir si cet élargissement des exécutions résulte d'un ordre donné par Heydrich ou Himmler. Toujours est-il qu'un seuil est franchi. Et les chiffres des victimes grimpent en flèche. De 4.139 victimes juives en juillet 1941, le Einsatzkommando 3 passe au mois suivant à 37.186 tués dont 32.240 après le 15 août puis 56.459 dont 26.243 femmes et 15.112 enfants au mois de septembre ! Otto Ohlendorf a décrit à Nuremberg le déroulement de ces exécutions de masse (Lire les témoignages de Ohlendorf et de l'ingenieur Hermann Gräbe) Les chiffres des victimes défient l'imagination : 23.600 juifs éliminés à Kamenets-Pdolski les 27-28 août 1941, 19.000 à Minsk en deux fois (novembre 1941), 21.000 à Rovno les 7-8 novembre 1941, 25.000 à Riga le 30 novembre et les 8-9 décembre de la même année, entre 10.000 et 20.000 à Kharkov en janvier 1942. Le sommet de l'horreur est atteint à Baby Yar : en deux jours (29-30 septembre 1941, le Einsatzkommando 4a de Paul Blobel massacre 33.771 juifs. La méthode utilisée est classique : les victimes se déshabillent puis se mettent en rang en bordure d'une fosse commune remplie de cadavres, avant d'être passées à la mitrailleuse lourde par les SS.
COLLABORATIONS Les SS ont reçu l'aide d'auxiliaires lettons, lituaniens et ukrainiens, mais dans l'ensemble, la population soviétique est restée dans une prudente expectative. La méthode des pogroms dû être abandonnée, pour recourir aux exterminations industrielles du style de Baby Yar. Les effets relatifs de l'antisémitisme, la peur du retour de l'Armée Rouge, autant de facteurs qui ont poussé les Soviétiques sous occupation allemande à ne pas aider les Allemands... ni les juifs. Autre aide non négligeable, celle de l'armée. On a vu qu'elle avait laissé carte blanche aux SS pour effectuer des missions spéciales sur ses arrières. Cependant, il est possible que les militaires n'aient pas compris immédiatement que ces missions spéciales concerneraient les juifs dans leur totalité. Il faut noter que le général Wagner, qui a signé les accords en question avec Heydrich, participera au complot contre Hitler et finira exécuté. Cela dit, la Wehrmacht a effectivement reconnu, dans de nombeux cas, le caractère particulier de la lutte sur le front de l'Est, guerre idéologique par excellence. Le chef de la 11e armée, Von Manstein, n'a-t-il pas déclaré dans son ordre du jour du 20 novembre 1941 : "Le soldat doit faire preuve de compréhension à l'égard de la nécessité des sévères mesures d'expiation menées à l'encontre des Juifs, qui sont les dépositaires spirituels de la terreur bolchevique. Cette expiation est nécessaire pour étouffer dans l'œuf tous les soulèvements qui sont, pour la plupart, organisés par des Juifs". Et Von Reichenau, de la 6e armée : "Le soldat doit avoir pleinement conscience de la nécessité de sanctions sévères mais justes contre la sous-humanité juive". (extrait de l'ordre du 10 octobre 1941, lu et approuvé par Von Runstedt et Hitler). D'où une collaboration parfois cordiale entre armée et unités mobiles de tuerie. Le chef de l'Einsatzgruppe A, Stahlecker, dans son rapport du 15 octobre 1941considère ses relations avec la Wehrmacht comme bonnes, tout comme celles avec le général Höppner, chef du Panzergruppe 4. Les militaires remettent les juifs aux Einsatzgruppen ou mettent en œuvre à leur égard des mesures d'exceptions : ghettoïsation, discriminations, voire exécutions de masse en guise de représailles contre de pseudo-complots juifs ou des accidents bénins (ainsi à Minsk). Selon Stahlecker, le Groupe d'Armées Centre aurait, de juin à décembre 1941, exécuté 19.000 "partisans et criminels, à avoir en majorité des juifs". Le plus souvent, l'armée laisse faire les Kommandos de mort, histoire de ne pas se salir les mains. Ainsi à Krementchoug la 17e armée prie-t-elle les SS de purger la ville des juifs : ils doivent payer pour le sabotage des lignes téléphoniques. Et d'après Ohlendorf, Von Manstein s'est plaint que l'élimination des juifs n'était pas assez rapide en Crimée, à la fin de 1941. Certains officiers semblent n'avoir tenu aucun compte des ordres spéciaux et ont tout du moins sauvé leur honneur. Mais l'armée, dans l'ensemble, n'a pas eu un comportement exemplaire. Des soldats ont assisté sans broncher aux massacres, d'autres s'y sont portés volontaires. Une circulaire émanant de l'état-major de la 6e armée de Von Reichenau (qui ordonnera au mois d'août d'exécuter 3.000 juifs à titre de représailles) se montre explicite : "En divers endroits de la zone occupée par l'armée, des éléments du SD, de la SS ou de la police ont procédé à la nécessaire exécution de criminels, de bolcheviques et particulièrement de juifs. On a vu des cas de soldats qui n'étaient pas en service se portant volontaires pour aider aux exécutions ou y assistant en spectateurs et prenant des photos". Quant l'armée s'oppose aux massacres, c'est moins pour des considérations humanitaires que par pragmatisme : un pogrom accroît le chaos urbain, et les soldats n'ont pas à participer à des missions qui doivent échoir à la Police. Entre autres motifs. Plus frappant est le comportement des juifs eux-mêmes. Si près d'un million et demi de juifs parviennent à s'enfuir, les autres sont rapidement à la merci des bourreaux. On sait avec quelle passivité les juifs se laisseront conduire à la mort. Ils semblent n'avoir pas réalisé l'ampleur de la politique antisémite nazie et ont eu tendance à prendre l'Allemagne pour la patrie de la Civilisation et du Droit, par rapport au totalitarisme soviétique. Personne visiblement n'a imaginé que des massacres se produiraient. D'ailleurs, plus les rumeurs d'exécutions massives se sont amplifiées, plus les juifs ont décidé de quitter leurs villes et villages pour suivre l'Armée Rouge dans sa retraite. Toujours est-il que cette perception faussée de l'Allemagne va conduire de nombreux juifs à obéir aux instructions allemandes visant à les rassembler pour être emmenés à l'écart et être passés par les armes.
IMPACTS Les massacres ont beau être nombreux, l'usure morale des tueurs apparaît au grand jour. Le 15 août 1941, Himmler assiste à une exécution près de Minsk, en compagnie de Arthur Nebe, chef de l'Einsatzgruppe B, et Erich Von dem Bach-Zelewski, Chef de la Police et des SS pour la région Centre (Biélorussie et Ukraine du Nord). Voyant un jeune homme blond aux yeux bleus d'environ 20 ans parmi les personnes sur le point d'être exécutées, il l'interroge :
Himmler devient blême, et fixe le sol à chaque salve. Von dem Bach-Zelewski finit par lui confesser : "Voyez dans les yeux des hommes du Kommando comme ils sont profondément atteints. Ces hommes sont finis pour toute leur vie. Quel genre de disciples formons-nous donc ici ? Ou bien des névrosés ou bien des bêtes brutes !" Himmler concède que l'ordre qui lui a été donné est pénible, mais estime qu'il en porte la responsabilité. Plus tard, visitant un asile d'aliénés avec les deux chefs SS, il ordonne à Nebe de recourir à d'autres méthodes d'exécutions, moins éprouvantes que les fusillades. Et Nebe d'essayer de la dynamite sur les fous... Sitôt rentré à Berlin, Himmler donne l'ordre de cesser de soumettre les membres des Einsatzkommandos à la "torture morale" des fusillades. Mais pourtant les exécutions doivent se poursuivre. Que faire ? La question est d'autant plus importante à résoudre que certains SS craquent. Le 10 août 1941, recevant l'ordre d'exécuter des femmes et des enfants à Jitomir, le chef de l'Einsatzkommando 5, Erwin Schulz, refuse et demande à être relevé de son poste ; c'est chose faite le 25 septembre 1942. Otto Rasch, chef de l'Einsatzgruppe C, quitte son poste en octobre, explique qu'il n'en peut plus. Il est chassé des SS. Arthur Nebe repart le même mois pour l'Allemagne. Erich Von dem Bach-Zelewski est victime en 1942 d'une dépression nerveuse et d'une colique néphrétique. Il passe ses nuits à hurler sur son lit d'hôpital, revoyant toujours le même spectacle des massacres de Russie... Une méthode est trouvée. Les gaz. Le premier à avoir l'idée est Nebe qui, à l'issue de la visite de Himmler du 15 août, utilise les gaz d'échappement d'une voiture et d'un autocar pour gazer des aliénés d'un asile de Moghilev : les fenêtres ont été murées, restent deux ouvertures pour les conduites de gaz. L'opération est un succès : en quelques minutes, le résultat est atteint. En septembre 1941, le chef de la division II D du RSHA, Walter Rauff, ordonne au responsable des transports Friedrich Pradel, responsable des transports, de développer son projet de fabrication de camions à gaz. Mis au point par le Dr Becker, deux types de véhicules destinés à gazer ses occupants par du gaz d'échappement détournés vers l'intérieur sont commandés à la firme Gaubschat de Berlin : des Diamond (capacité : entre 25 et 30 personnes) et des Saurer (50 à 60 personnes). Une vingtaine de camions sont livrés jusqu'au 23 juin 1942. En six mois, trois d'entre eux ont déjà causé la mort de 97.000 personnes. Cette fois, les SS se contentent de réunir les juifs et de les faire embarquer dans les camions qui emmènent leurs victimes au lieu d'inhumation. Une fois arrivés sur place, les SS n'ont plus qu'à constater que les victimes sont passées de vie à trépas. La méthode est, on le voit, moins sanglante et tout aussi efficace. Mais déjà de nouveaux inconvénients surgissent : le rendement reste trop lent ; certains conducteurs se plaignent de nausées ; les juifs se rendent bien compte que ces camions servent à des exécutions massives. Non, les chefs SS ne sont pas totalement satisfaits. Il reste tant de juifs à exécuter, ne serait-ce qu'en Pologne... Le 20 janvier 1942 a été définitivement décidée la Solution Finale (au sens d'extermination) de la Question juive en Europe. Aux unités mobiles, aux camions à gaz itinérants, les nazis vont bientôt recourir à l'extermination dans des zones spécialement pourvues en voies de communications et en chambres à gaz : les camps de la mort.
BILAN On ignore le bilan exact des tueries exercées par les Einsatzgruppen. A l'hiver 1941, le Einsatzgruppe A a annoncé avoir procédé à l'élimination de 250.000 juifs. Les chiffres du Gruppe B indiquent au 1er septembre 1942 un compte de 126.195 tués. L'Einsatzgruppe C affirme avoir exécuté plus de 100.000 personnes. Quant au Gruppe D de Ohlendorf, il a massacré 91.678 victimes entre juin 1941 et avril 1942. Au total, ces quatre groupes ont liquidé au moins 735.000 juifs en 1941-1942. Un rapport remis par Himmler au Führer le 29 décembre 1942 fixe le nombre de juifs fusillés dans la zone sud de l'URSS occupée à 363.211 victimes entre août et novembre 1942. De la sorte, le nombre total de victimes des unités de tueurs du RSHA se monterait à plus d'un million pour 1941-1942. En juin 1942, Himmler chargera Paul Blobel d'effacer les traces... Blobel formera un Kommando spécialisé à cet effet, le Sonderkommando 1005 mais, en dépit de tous ses efforts, ne parviendra pas à brûler tous les cadavres laissés par lui-même et ses collègues... Les Einsatzgruppen sont révélateurs du processus qui mènera des premières lois discriminatoires antisémites aux chambres à gaz des camps de Pologne. Bien que l'élimination de la totalité de la population juive n'ait pas été prévue au départ, la machine de guerre nazie a dérapé et a fini par s'enfermer dans l'engrenage de violence et de racisme qu'elle a elle-même créée. Avec la campagne de Russie, un degré de violence encore jamais atteint a été franchi. Les SS ont du improviser pour opérer leurs massacres et découvert la nécessité d'une compétitivité meurtrière. C'est l'expérience acquise sur le front russe que les nazis auront l'idée de recourir à cette méthode "propre" qu'est l'extermination par le gaz : monoxyde de carbone, puis zyklon B . En somme, les responsables du IIIe Reich ont dû aller jusqu'au bout de leur logique et admettre que l'extermination des juifs d'Europe était en premier lieu possible sur le plan matériel et en second lieu nécessaire pour l'accomplissement du délire racial du Führer.
LES SOURCES :
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