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HALTBEFEHL | Nicolas BERNARD | en ligne depuis : Juin 2002 | © www.1939-45.org |
FORCES ET FAIBLESSES DES MOBILES MILITAIRES Depuis près de soixante ans, diverses hypothèses ont été avancées pour tenter d'expliquer les motivations d'Hitler. Le plus souvent, elles n'aboutissent qu'à poser de nouvelles questions. Il faut dire que ces hypothèses se fondent parfois sur des erreurs de fait. Ainsi par exemple, certains auteurs relatent que le Haltbefehl suit l'annulation par Hitler de l'ordre de transférer les Panzer au Heeresgruppe B. On trouve même une communication imaginaire entre Hitler et Von Runstedt dans le livre de Heydecker et Leeb sur le Procès de Nüremberg, dans laquelle le Führer ordonne froidement à son général, incrédule et scandalisé, de stopper ses blindés. Les faits décrits dans la partie précédente sont ainsi replacés dans leur véritable ordre chronologique. Ce qui peut déjà permettre d'examiner les hypothèses en présence. Toutefois, il convient d'abord de décrire ce fameux Haltbefehl. Que dit-il ? Quelle est sa portée ? L'ordre, contrairement à ce que dit l'historien français François Delpla, ne s'adresse qu'aux unités dépendant des Panzergruppe du Heeresgruppe A. Les autres unités allemandes qui entourent la poche peuvent poursuivre leur avance. Mais en vérité, Hitler sait très bien que l'avance de ces troupes sera ralentie. Il vient de stopper sa masse de manoeuvre. Stopper les Panzer revient à stopper le mouvement. Hitler va maintenir l'ordre pendant deux jours, c'est-à-dire jusqu'au 26 mai (mais le temps de préparer les chars, l'offensive ne reprendra véritablement que le lendemain). Von Runstedt, rappelons le, était disposé à reprendre l'offensive le 25. Les chars n'ont pas changé d'endroit, soit dit en passant. Lorsqu'il autorise ses Panzer à repartir, c'est de mauvais gré, devant l'insistance de tous ses généraux et en précisant qu'ils devront s'arrêter à nouveau à une portée de canon de Dunkerque (motif avancé : laisser travailler la Luftwaffe). Les choses ainsi présentées, passons aux possibles mobiles de Hitler. La plupart se complètent pour former le mobile dit "militaire". On a aussi avancé que Hitler avait été influencé par Göring. Hitler aurait en outre voulu épargner les Flandres, afin de se concilier la population. Il aurait enfin agi dans le but de se montrer conciliant avec les Anglais. Pour commencer, évaluons la responsabilité directe de Von Runstedt. C'est Winston Churchill qui le premier, dans ses Mémoires, fait de Von Runstedt le responsable principal, pour ne pas dire le seul, du Haltbefehl. Von Runstedt a réussi à convaincre Hitler de stopper ses troupes blindées, lors de la conférence de midi à Charleville le 24 mai 1940. Le Haltbefehl serait ainsi une oeuvre de Von Runstedt. Von Runstedt qui a bel et bien empêché ses supérieurs Halder et Brauchitsch de contourner le Haltbefehl dans la nuit du 24 au 25 mai 1940. Cette hypothèse présente quatre points faibles :
Tout porte ainsi à croire que le Führer voulait arrêter ses troupes de par sa volonté. La décision de Von Runstedt est alors tombée à point nommé. D'ailleurs, le général Jodl a noté que les "initiatives prises par le Heeresgruppe A [...] s'accordent très directement aux siennes [celles de Hitler]". Ce qui indique que Hitler avait déjà son idée en tête avant la conférence. C'est bien Hitler le premier responsable de l'ordre d'arrêt. Il s'agit alors de voir ses motifs. Hitler aurait d'abord été très inquiet de l'état d'usure des Panzer, après une course quasi-ininterrompue de plusieurs centaines de kilomètres. On se souvient que le général Von Kleist estimait que son potentiel blindé était érodé à 50%. Ce à quoi l'on peut répliquer que la Wehrmacht pouvait alors remplacer et réparer son matériel facilement. Kleist a reçu l'équipement qu'il demandait dans l'après-midi même de sa requête. En outre, le général était certain de pouvoir poursuivre son avance à l'aide de ses chars. Il a été l'un des plus vigoureux opposants au Haltbefehl. Hitler aurait en outre été inquiet à l'idée que ses Panzer s'enlisent dans les marais flamands. Il se souvenait de son expérience de soldat durant la Grande Guerre. D'ailleurs, c'est le motif avancé par Hitler en personne au général Von Kleist. L'hypothèse marécageuse a été pulvérisée depuis, notamment en 1956 par le colonel Goutard ("La guerre des occasions perdues", Hachette). Les objections formulées sont pertinentes :
Hitler aurait voulu enfin réserver ses Panzer pour la prochaine offensive du Sud (il le dit à Von Runstedt). Il aurait considéré la bataille du Nord comme virtuellement gagnée et, vendant la peau de l'ours avant de l'avoir tué, aurait souhaité ne pas tarder pour la suite des opérations afin de ne laisser à l'armée française aucun répit. Les Panzer devaient ainsi se retirer pour la branche Sud. Le problème, c'est qu'aucune mesure n'a été prise à cet effet. Les Panzer sont restés au même endroit, devant l'Aa. Ils n'ont pas été retirés du champ de bataille. Aucun document de la Wehrmacht, l'armée alors la plus bureaucratisée du monde, n'indique que les Allemands se sont déjà préparés à déclencher l'offensive dans le Sud. D'ailleurs, l'ordre d'Hitler aux Panzerdivisionen de reprendre la marche vers Dunkerque (26 mai) est plutôt en contradiction avec ce projet. Les unités blindées n'ont été retirées que le 28, redéployées vers le Sud le 29, avec l'accord de Guderian. Dernière cause possible : Hitler aurait voulu attendre l'infanterie, afin de se prémunir contre une éventuelle offensive française sur les flancs. Il est vrai qu'il avance ce motif pour son premier Haltbefehl du 17 mai 1940. Et c'est exactement ce que comptait faire Weygand. Cela dit, on a vu que les généraux allemands pensaient que les Français n'avaient pas les moyens de lancer pareille offensive. Mais Hitler avait-il l'habitude de se référer à leur avis (sauf, dans ce cas précis, à Von Runstedt) ? C'est le motif le plus solide. Cependant, il explique mal le prolongement du Haltbefehl jusqu'au 26 mai. Sans oublier le fait que Hitler s'est laissé convaincre, ce jour là, à contre-coeur. Autre difficulté : on l'a vu, la manoeuvre en coup de faux est son oeuvre. Il l'a imposée à ses généraux début 1940. Durant la campagne, c'est lui qui fixe les objectifs à suivre. C'est lui qui le 14 mai ordonne de poursuivre vers Abbeville, qui le 20 mai ordonne de remonter vers Calais et Dunkerque. Comment un individu aussi imbu de sa personne peut-il se montrer aussi inquiet alors qu'il ne fait qu'exécuter son propre plan ? Ses propos du 17 mai tendent à fournir un début d'explication. Hitler veut réaliser la manoeuvre parfaite, présenter la Wehrmacht comme invincible : Non seulement elle enfonce les armées alliées, mais en outre elle sait briser troutes les contre-offensives ! Les hypothèses militaires, si elles sont corroborées par des déclarations du Führer, ne sont pas aussi fiables qu'elles en ont l'air. Elles ne résistent pas à une confrontation à la réalité. Il est cependant possible que Hitler ait pu suivre ses intuitions et ses peurs du moment (John Costello l'a ironiquement résumé par cette phrase : "Hitler a bel et bien eu la trouille", in "Les Dix Jours qui ont sauvé l'Occident", Olivier Orban 1990, p. 258). Cela étant, ces mobiles militaires ne sauraient suffire à justifier le Haltbefehl du 24 mai. Hitler fait référence à d'autres motifs, non sans raison...
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