HITLER STRATEGE ?

| Nicolas BERNARD | en ligne depuis : Juin 2002 | © www.1939-45.org |


- Article publié dans le numéro 13 (mars 2001) de la revue "Histoire de Guerre" -

 

Le thème des erreurs militaires de Hitler constitue l'un des plus passionnants sujets de débat de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, ne serait-ce qu'en raison des contradictions qui ont été soulevées par maints auteurs pour la plupart prestigieux. En ce domaine, trois courants historiographiques tendent à se dégager. Selon les uns (à commencer par les généraux allemands après la guerre), Hitler n'aurait été qu'une nullité stratégique, un dilettante narcissique incapable d'affronter la réalité et de laisser ses généraux - des professionnels - agir au mieux pour vaincre ou au moins éviter de perdre. Selon les autres au contraire, Hitler aurait été un génie militaire, multipliant les intuitions géniales et les coups d'audace, trahi par le manque de moyens. Une troisième tendance tendrait à combiner les deux points de vue, décrivant Hitler comme un autodidacte doué, capable du pire comme du meilleur en matière de stratégie. Tous ces courants ont chacun leurs faiblesses et, par l'accumulation des contradictions, ne font qu'obscurcir un peu plus le personnage hitlérien. Ces études, en dépit de leurs indéniables qualités, souffrent d'une certaine négligence du contexte - et particulièrement le contexte diplomatique - des décisions prises par le Führer. De même retiennent-elles trop souvent l'aspect militaire de ces décisions, sans réellement se pencher sur leurs implications politiques, alors que Hitler se targuait d'être un fervent lecteur de Clausewitz, pour qui la guerre n'était que le prolongement de la politique par d'autres moyens. Or, tout au long de son règne, Hitler n'a été rien d'autre qu'un leader politique, certes plus impliqué dans les affaires militaires que les autres leaders du conflit, mais sans se laisser dépasser par elles. En résumé, pour évaluer les décisions militaires de Hitler, il est nécessaire de l'appréhender en totalité, de ne pas se limiter à la sphère militaire, et au contraire de mettre en relief des données relatives à la politique, à la diplomatie, à ses conceptions raciales, à l'économie. Ajoutons à cela que les théâtres d'opérations militaires, loin d'être cloisonnés, interagissent souvent, le Führer tenant pour sa part à conserver une vision d'ensemble de la situation.

Il faut voir en effet que Hitler restait attaché à quelques facteurs qui relèvent moins de l'art militaire que de sa perception du monde et de l'humanité. De récentes études ont dévoilé à quel point Hitler a tenu à se conformer à un programme dont les maîtres mots étaient cohérence et dissimulation. Le Führer n'a jamais suivi d'autre projet que la conquête d'un espace vital à l'Est, épuré des juifs et des bolcheviks, et la conclusion de la paix avec l'Ouest. Son admiration pour l'Angleterre, sa haine du bolchevisme, sa volonté de se constituer un Empire aux dépens de l'Union soviétique, sont autant d'idées que l'on retrouve tout au long de sa gestion de la guerre. Au fur et à mesure que viendront les défaites, Hitler tentera par tous les moyens, sans pour autant se dévoiler, de négocier avec l'Ouest pour contrer l'invasion soviétique, jouant en cela sur l'anticommunisme qui pourrait animer les Occidentaux.

Rappelons également que, dans la pure logique du Führerprinzip, Hitler se devait de raffermir son autorité sur ses généraux, en multipliant les brimades et les flatteries, les chantages et les honneurs. Il ne cachait pas son mépris pour ces officiers d'état-major et faisait bien volontiers valoir son passé de soldat durant la Grande Guerre. D'où une certaine méfiance entre un dictateur au demeurant convaincu de son infaillibilité et des officiers supérieurs habitués auparavant à plus d'indépendance. Voilà qui explique pourquoi Hitler a généralement laissé les mains libres à des officiers en qui il avait totalement confiance (Model et Schörner sur le front russe, Kesselring en Italie, Rommel en Afrique du Nord) et pourquoi il a eu à tempêter sur d'autres qui prenaient leurs distances avec le Grand Quartier Général. La guerre restait d'abord une affaire politique : la Wehrmacht ne serait qu'un instrument, et rien d'autre. Là ou Staline avait purgé massivement l'Armée rouge, Hitler jouerait pour sa part, au moins jusqu'à l'attentat du 20 juillet 1944, sur la dissimulation, le bluff, la division des uns et des autres. Et le contrôle : les ordres d'arrêt des Panzer devant Dunkerque (24 mai 1940) puis Moscou (août 1941) trouvent également leur justification dans la volonté de ne pas donner à l'armée un trop grand crédit à l'issue de la victoire. De même la décision de garder sous la main les divisions de Panzer du front Ouest en 1944, alors que Rommel tient à les tenir près des plages et que Von Runstedt préconise leur regroupement : le Führer manifeste également son pouvoir de contrôle, histoire de ne pas laisser les mains libres à des généraux dont il se méfie, et de conserver la maîtrise de sa propre politique.

Ces facteurs associés donnent par conséquent une certaine cohérence et une continuité évidente à la stratégie adoptée par Hitler de 1936 aux dernières heures de sa vie en 1945.

La volonté de traiter avec la Grande-Bretagne permet d'éclaircir quelques décisions qualifiées hâtivement "d'inexplicables". Le fameux Haltbefehl (ordre d'arrêt) devant Dunkerque du 24 mai 1940, par exemple, entre dans le cadre d'une stratégie complexe, mêlant habilement à une offensive militaire audacieuse (rappelons que contrairement à une légende tenace, c'est Hitler, et non Von Manstein, qui a eu l'idée de la manœuvre en coup de faux) des appels du pied aux Occidentaux par l'intermédiaire de la Suède, de l'Espagne et de l'Italie : Hitler stoppe finalement ses Panzer, non pour laisser les Alliés s'échapper, mais pour les retenir en otages afin de contraindre Paris et Londres à signer la paix "dans l'honneur", ce qui permettrait à l'Allemagne de se retrouver en position de force contre l'Union soviétique. Seule la présence de Churchill et le refus italien de se prêter au jeu hitlérien mettront ce plan en échec à la dernière minute. Le même raisonnement vaut pour la décision de bombarder les villes anglaises : là encore, l'objectif est de pousser le peuple britannique à réclamer la destitution de Churchill. Si erreur il y a, elle réside dans la sous-estimation de la capacité de résistance anglaise et de l'influence d'un grain de sable qui a déjà torpillé ses manœuvres de mai 1940, Winston Churchill.

La décision de se retourner vers l'Est fait elle aussi partie du programme hitlérien, et a été alimentée par une sous-estimation substantielle des possibilités de l'Armée rouge, liée à l'ivresse de la victoire de 1940. Ce choix stratégique conduira en revanche à une quasi négligence du théâtre méditerranéen, le Führer étant partisan de l'idée que la victoire sur la Russie conduira Londres à signer la paix et que l'Allemagne n'a aucun intérêt particulier en Afrique, son avenir se jouant dans les immenses steppes de l'Espace vital oriental. L'envoi de contingents limités en Afrique du Nord ne s'explique pas seulement par le rôle de Malte, que par ailleurs Hitler n'a visiblement jamais souhaité prendre en dépit des projets mis sur pied par les Italiens et les Allemands dans le cadre de l'opération "Herkules/C3". Il s'agit avant tout de resserrer les liens unissant Berlin et Rome, tout en exerçant une pression politique sur l'Empire britannique. L'Egypte constitue par conséquent un gage pour un éventuel règlement pacifique. La tournée méditerranéenne de l'automne 1940, par laquelle Hitler rencontre Franco, Pétain, Mussolini, constitue plus un signal en direction de l'Angleterre et des Etats-Unis qu'un projet d'offensive. Signalons par ailleurs que contrairement à une légende tenace, Franco est demandeur à Hendaye, Hitler ayant opposé une fin de non-recevoir aux propositions - il est vrai accompagnées de revendications importantes - du Caudillo. L'offensive dans les Balkans en avril-mai 1941, coïncidant avec la révolte irakienne - qui ne sera pratiquement pas soutenue par l'Axe -, est effectuée alors que Hitler tente par tous les moyens de pousser le Japon à attaquer Singapour au printemps 1941 et que les raids aériens allemands sur la Grande-Bretagne s'aggravent. L'intention est évidente : pousser Londres à demander la paix, avant l'invasion de l'U.R.S.S, la "mission sans retour" de Rudolf Hess, cerise sur le gâteau, devant permettre à la tendance pacifiste britannique de l'emporter sur Churchill. Notons au passage que la destruction de la Yougoslavie et de la Grèce n'a eu aucune incidence réelle sur le déclenchement de l'opération Barbarossa : le dégel n'était pas encore achevé en Russie, et le dispositif d'attaque allemand était loin d'être prêt.

Hitler a-t-il commis là une erreur ? De toute évidence, il a manqué des moyens nécessaires pour s'imposer en Méditerranée, la guerre contre l'Union soviétique aspirant toutes les réserves et les énergies. Il est vrai aussi que le théâtre méditerranéen n'était pas d'une importance vitale pour la suite des opérations. En dépit des espoirs de Churchill, la décision n'a pas été emportée dans les Balkans ou en Italie. L'issue du conflit s'est jouée à l'Est et en France, en 1944. Cela étant, les déboires britanniques en Méditerranée, jusqu'à El Alamein, ont bien failli coûter à Churchill son poste de Premier Ministre.

Le front oriental bouleverse les données de la guerre hitlérienne. Dès le début de la campagne, il s'avère que l'U.R.S.S ne s'effondrera pas en moins d'un mois comme on le pensait, et que des choix stratégiques s'imposent, conséquence logique d'un plan Barbarossa qui a eu le tort, sans doute, de privilégier trois axes d'offensive (Leningrad, Moscou, Kiev), avec pour conséquence la dispersion des efforts de l'armée d'invasion. Hitler a-t-il alors songé à d'éventuelles négociations ? Peu probable, mais l'ordre d'encercler (et non de prendre) Leningrad, ne peut réellement s'analyser autrement que par la prise de possession d'un gage. L'argument apporté par le Führer (éviter de s'engager dans des combats de rue et affamer la population de la ville) n'est guère convaincant et se voit contredit par sa détermination à prendre Kiev, puis Moscou. L'ordre donné aux Panzer de s'emparer de l'Ukraine avant Moscou a fait couler beaucoup d'encre. L'on peut se demander si le Groupe d'Armées Centre aurait pu avancer vers la capitale soviétique avec la présence des 700 000 soldats de Boudienny sur son flanc sud, même si ces troupes étaient talonnées par le Groupe d'Armées Sud. La chute de l'Ukraine apparaissait en outre motivée par de nombreuses considérations économiques (s'emparer du grenier à blé de l'U.R.S.S), voire politiques (montrer au monde - et au Kremlin - que l'Allemagne envisage moins de détruire le régime stalinien que de conquérir un espace vital qui se limiterait à l'Ukraine). Difficile de conclure, en l'espèce, d'autant que les Soviétiques ont eu le temps de renforcer leurs positions devant Moscou (et ont été aidés par un hiver exceptionnellement précoce et rigoureux), mais cet épisode démontre que Hitler sera de plus en plus contraint à prendre en compte le facteur logistique et à affronter un manque de moyens qui se fera particulièrement sentir avec l'ère des revers et des replis. La Russie n'aurait pu être vaincue, comme en 1917, qu'à l'issue d'un effondrement intérieur, et la politique d'atrocités ordonnée par le Führer a au contraire dressé les peuples soviétiques contre lui. Encore ne faut-il pas négliger le génie politique de Staline, qui a su se poser en leader de la Sainte Russie et combiner efficacement répression et dégel. La politique nazie a par ailleurs été décrétée alors que les plans d'invasion s'ébauchaient et que l'Armée rouge était donnée vaincue par bien des officiers supérieurs. La brutalisation de la guerre, avec l'intervention des Einsatzgruppen et les projets de réduction des Slaves en esclavage, a au moins compromis davantage la Wehrmacht dans les basses œuvres du régime. Ce qui conduira à terme au nécessaire renforcement de la cohésion nationale derrière le Guide de la Nation allemande, lorsque l'Allemagne sera envahie, l'instinct de vengeance soviétique aidant.

On objectera que Hitler a lui-même mis l'Allemagne dans une position réellement défavorable par sa déclaration de guerre aux Etats-Unis, quelques jours après l'attaque de Pearl Harbor. A dire vrai, il considérait depuis quelques semaines la guerre avec les Américains comme inévitable et a soutenu le Japon dans ses ambitions impérialistes et son choix d'entrer en guerre en Asie du Sud-Est. La déclaration de guerre à Washington pouvait, dans ce contexte, difficilement tomber à un meilleur moment. Alors que l'élite de la flotte américaine était détruite et que Tokyo se taillait un empire en Extrême-Orient, ce qui constituerait une diversion d'autant plus efficace que les sous-marins allemands " verrouillaient " l'Atlantique, le Führer offrait la preuve de sa solidarité avec le Japon et pourrait peut-être l'amener à soutenir l'armée allemande sur le front russe par une offensive en Sibérie. Une armée allemande que Hitler, entre-temps, sauvera de la débâcle en lui interdisant, malgré le climat et la contre-offensive soviétique, de se replier...

 

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