HITLER STRATEGE ?

| Nicolas BERNARD | en ligne depuis : Juin 2002 | © www.1939-45.org |

 

Le poids de la coalition destinée à abattre l'Allemagne commence à se faire réellement sentir dans le second semestre 1942, même si Hitler peut croire un instant que l'ennemi, tant en Afrique qu'en Union soviétique, est au bout du rouleau, ce qui l'amène à renoncer définitivement, en dépit des avis du Duce et du Feld-Maréchal Kesselring, à prendre Malte (Rommel, qui, grisé par la victoire de Gazala et la chute de Tobrouk, pense pouvoir conquérir l'Egypte, étant à ce sujet en accord avec son point de vue) et à commettre cette fois une erreur capitale en émettant le 23 juillet 1942 sa trop fameuse directive 45, qui consiste à diviser l'effort de ses troupes engagées dans le sud de l'U.R.S.S, une partie (dont la 6. Armee de Paulus) devant s'emparer de Stalingrad, l'autre ayant pour mission de conquérir le Caucase. Outre qu'elle aboutira à ce que Hitler n'obtînt ni l'un ni l'autre, cette décision, qui par ailleurs débouchera sur une crise ouverte et d'une violence jusque là jamais atteinte entre Hitler et ses généraux (puisque même un fidèle comme Jodl mettra sa démission dans la balance), peut être considérée comme la cause directe du désastre qui frappera la 6. Armee à Stalingrad. Une fois encerclée, il ne peut en effet plus être question de la replier, sans risquer son anéantissement, ainsi que celui des forces trop avancées dans le Caucase. On connaît la suite !

Dès lors, Hitler va devoir composer avec de nouveaux facteurs. D'une part, des généraux de plus en plus critiques, voire prêts à conspirer contre lui. D'autre part, une perception de plus en plus erronée de la réalité, due à la fois aux échecs répétés des services de renseignements allemands (incapable de prévoir les débarquements de Sicile, d'Anzio, de Normandie) et au développement chez de nombreux officiers d'une tendance à l'envoi de rapports falsifiés, ce qui conduira le Führer à exiger, le 21 janvier 1945, de tous les généraux en charge des unités - de l'armée à la division - de maintenir la liaison permanente avec l'OKW, les "tentatives de falsification" de la situation, intentionnelles ou non, devant faire l'objet de sanctions "draconiennes". Un ordre d'autant plus indispensable que Hitler ne quitte plus les quartiers-généraux, au contraire des débuts de la guerre où il n'hésitait pas à se rendre auprès de ses soldats. Comme l'a dit le général Von Manteuffel, pourtant fidèle d'entre les fidèles : "Il avait un flair réel pour traiter de stratégie et de tactique, il excellait dans les mouvements de surprise, mais il lui manquait les éléments techniques de base, indispensables pour leur application efficiente. Il avait, en outre, tendance à se griser des chiffres et des quantités. [...] Il se contentait trop souvent de chiffres sur le papier sans s'inquiéter de contrôler s'ils correspondaient à la réalité." Est-ce à dire qu'il aurait été judicieux de confier la marche de la guerre aux généraux ? Remarquons simplement que certaines fautes attribuées à Hitler, comme la renonciation à la prise de Malte en 1942, la décision d'attaquer dans le secteur de Koursk en 1943, la non-évacuation de Sébastopol en 1944 (et la fixation de la 15. Armee dans le Pas de Calais la même année, conséquence de l'intoxication alliée) ou le maintien de troupes importantes en Courlande en 1945, constituent en réalité des décisions collectives, les militaires ayant approuvé ou conseillé ces mesures, par surestimation de leurs capacités de réaction, tant du point de vue offensif que défensif ou logistique.

Autre point : la santé physique. On connaît les images du dictateur vieilli prématurément, ravagé par les tics nerveux, l'insomnie, et la maladie de Parkinson. Or, en dépit de ces déficiences physiques, il apparaît qu'en définitive ces "dysfonctionnements" ont été passablement exagérés, ou que l'on en a fait des interprétations abusives. Hitler ne perdra jamais, sinon dans les derniers jours du régime, confiance et fera preuve de surprenantes capacités intellectuelles. On oublie par exemple trop souvent de signaler qu'il a laissé carte blanche au chef des SS en Italie, Karl Wolff, pour négocier avec les Anglo-Saxons, en 1945, preuve qu'il se tient encore à son programme.

En effet, dès Stalingrad, sinon avant, un objectif prime : sauver la situation, en essayant d'obtenir la paix, voire une alliance avec les Occidentaux, contre les Soviétiques, classés "ennemis de la civilisation occidentale". On l'a accusé d'avoir, contre l'Armée Rouge, sacrifié des unités entières en interdisant toute retraite et en désavouant la défense élastique, à base de replis et de contre-attaques, prônée par Von Manstein. La réalité est plus complexe : au moins en 1943, Hitler laisse Von Manstein agir comme bon lui semble, tout en rappelant, à l'occasion, qu'il reste le chef des armées. Par ailleurs, l'Allemagne n'a pas les moyens de mener une défense élastique à sa guise, en raison de la pression exercée par le front ouest, en Italie d'abord, en France ensuite. L'interdiction des replis, avec comme corollaire le sacrifice d'unités entières pour tenir des positions fixes, a causé des pertes élevées à l'Armée Rouge, et parfois ralenti son avance en raison de la paralysie de ses voies de communications (phénomène qui se reproduira à l'Ouest, lorsque Hitler ordonnera de tenir fermement les ports français, ce qui aura pour effet de ralentir l'avance alliée, pour des raisons d'ordre logistique). Cette stratégie dite du hérisson peut avoir eu une autre motivation : renforcer l'inquiétude des Alliés, face à la marée soviétique. Il est vrai que le désastre de Stalingrad, pour ne citer que lui, n'a fait l'objet d'aucune dissimulation de la part de la propagande allemande. Il est néanmoins indéniable que l'interdiction des replis a mené à des désastres de grande ampleur, à l'Est et à l'Ouest : reddition germano-italienne en Tunisie (250 000 hommes perdus), annihilation du Groupe d'Armées Centre par l'Armée rouge en été 1944 (encore que la situation était réellement compromise dès le départ, compte tenu de la puissance de combat mise en œuvre par les Soviétiques), destruction de la 5. Armee et de la 7. Armee à Falaise en 1944. Dans ce dernier cas, Hitler a sous-estimé les capacités de repli de la Wehrmacht et tenté le tout pour le tout en lançant ses ultimes réserves blindées couper en deux l'armée alliée à Avranches, opération qui ne pouvait mener qu'à l'échec pour cause de supériorité aérienne anglo-américaine, sans compter le décryptage des codes allemands par les Alliés . Les échecs du renseignement allemand ont également joué contre le IIIe Reich, en particulier face aux remarquables manœuvres d'intoxication menées par les Anglo-Saxons et les Soviétiques.

Les derniers mois sont tout aussi dramatiques, mais Hitler ne perd pas l'espoir de renverser la situation. L'offensive des Ardennes de décembre 1944 n'est rien d'autre qu'un ultime coup de poker profitant de la baisse du moral des Anglo-Saxons suite à la défaite d'Arnhem et aux violents combats pour le Westwall. En raison de la pénurie d'essence et de la supériorité aérienne alliée, les unités de Panzer reconstituées n'auraient pu se contenter du traditionnel rôle de "pompier", comme sur le front de l'Est. Même s'il faut admettre qu'en raison principalement des difficultés logistiques le plan d'offensive ne pouvait guère mener au succès. Il est indéniable que la contre-attaque allemande a provoqué une crise relationnelle entre les Alliés, crise qui sera cependant résorbée assez rapidement et qui finalement ne gênera en rien l'avance alliée en territoire allemand en 1945. Surtout, Ike Eisenhower devra retarder l'attaque en Allemagne, ce qui mettra les Anglo-Saxons en situation délicate face à Staline au moment des accords de Yalta. Hitler y a-t-il songé ? Ce n'est pas impossible. Le Führer jouerait à nouveau sur l'anticommunisme des Occidentaux, bloquant ces derniers alors que les Soviétiques poursuivent leur avance...

Le maintien de troupes en Courlande, les dernières offensives en Hongrie (motivées également par la présence des derniers puits de pétrole du Reich), la présence du Groupe d'Armées E en Croatie pourraient s'expliquer par des motivations là encore diplomatiques, Hitler tenant à montrer qu'il cherche à préserver les derniers carrés de l'Est européen du bolchevisme. La poursuite de l'occupation de la Hollande, du Danemark, de la Norvège viserait à la constitution de gages pour d'éventuelles négociations avec l'Ouest. La nomination de Himmler à la tête du Groupe d'Armées Vistule, militairement aberrante, politiquement inutile, aurait également pu répondre à cet objectif machiavélique : sacrifier délibérément des unités pour faire comprendre aux Occidentaux à quel point ils risquaient de voir les Soviétiques s'enfoncer en Europe. Hitler ne perd en tout cas pas de vue l'idée d'un accord avec l'Ouest, puisqu'il ordonnera de cesser toute résistance face à la 9th US Army aux abords de l'Elbe à la mi-avril, la 12. Armee de Wenck devant se tourner contre les Soviétiques. Un plan qui coïncide avec le décès de Roosevelt, preuve que Hitler attendait sans doute beaucoup de son successeur.

L'échec hitlérien sera à la hauteur de la catastrophe qui s'abattra sur l'Allemagne au cours de la guerre. Mais les erreurs stratégiques du Führer ne sont pas là où on l'a cru. Hitler a surtout péché par manque de perspicacité psychologique, ayant réellement cru pouvoir signer la paix avec l'Ouest (espoir pas si infondé en 1940), en dépit de la détestation dont il faisait l'objet au sein des opinions publiques des puissances alliées, Roosevelt ayant pour sa part en mémoire la mésaventure des accords Eisenhower-Darlan relatifs au débarquement des Alliés en Afrique du Nord. D'ailleurs, ni Churchill ni Roosevelt n'étaient prêts à signer avec l'Allemagne, puissance perturbatrice par excellence. En somme, Hitler a succombé à ce paradoxe : avoir tenté de rationaliser le conflit qu'il avait lui-même déclenché et perverti. Il n'était en effet plus question de pactiser avec un individu qui avait violé tant d'engagements internationaux et commis tant de crimes. Ce qui n'a pourtant pas empêché le Führer, sachant le Reich battu quoi qu'il arrive, d'essayer de tout sauver au moyen d'une stratégie originale, faisant appel au machiavélisme le plus consommé pour amener les Alliés à le rejoindre dans son combat contre le bolchevisme. L'échec réside dans l'indomptable volonté des Anglo-Saxons d'en finir avec lui.

 

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