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JAPON vs U.R.S.S : LE KHALKIN GOL | Nicolas BERNARD | en ligne depuis : Avril 2000 | © www.1939-45.org |
Avant Propos : "C'est l'histoire de la guerre qui n'est jamais arrivée mais qui a longtemps menacé d'arriver", écrira l'historien Jonathan Haslam pour résumer les relations nippo-soviétiques des années 30. Les événements d'Europe et la guerre japonaise en Chine ne sauraient en effet faire oublier qu'il existe plusieurs centaines de kms de frontière entre l'URSS (qui occupe notamment la Mongolie) et l'empire nippon, qui tient solidement la Mandchourie depuis 1931. Russes et Japonais cohabitent dans une méfiance mutuelle, depuis la fin de la guerre de 1904-1905 qui a permis à l'armée du Soleil Levant de détruire la marine du Tsar et de s'emparer de Port-Arthur. Méfiance qui dégénère le plus souvent en incidents de frontières de plus en plus violents depuis les succès militaires japonais en Chine. L'auteur - Nicolas BERNARD -
LE NORD OU LE SUD ? Car à Tokyo et en Mandchourie, certains généraux et hauts-fonctionnaires sont partisans d'en découdre avec l'U.R.S.S. Ce mouvement, baptisé Kohada (la "Faction de la Voie Impériale") a de nombreux alliés au sein de l'armée du Kouangtung, qui "protège" l'Etat fantoche du Mandchoukouo. Staline doit ainsi compter avec une menace très sérieuse sur ses arrières, ce qui ne sera pas sans influencer sa politique européenne. Dès le début des années 30, les relations entre l'Union soviétique et les Etats-Unis se dégèlent, le Kremlin souhaitant se faire un allié de Washington, en Asie. L'accroissement des effectifs de l'armée du Kouangtung, renforce la méfiance des Soviétiques, qui réagissent par l'occupation du Xinjiang en 1934, avec l'accord de Tchang Kaï-chek. La Mongolie est pourvue de nouvelles voies de communications, l'armée de Sibérie est complétée par des renforts européens et mise au pas lors des Grandes Purges de 1936-1938. La Sibérie est transformée en camp retranché : les taux de répression y sont quatre à cinq fois supérieurs à la moyenne nationale, les goulags se multiplient, les populations frontalières susceptibles de collaborer avec les Japonais sont déportées, l'administration locale est soumise. Staline ne sous-estime pas la menace nippone, d'autant que le Japon remporte des succès éclatants en Chine. Il soutient les Nationalistes de Tchang Kaï Chek ainsi que, dans une moindre mesure, les communistes de Mao Tse Toung, ce qui, aux dires de Japonais eux-mêmes, a sauvé la Chine de l'effondrement. L'objectif du Kremlin est clair : la Chine doit attirer un grand nombre d'unités nippones, tandis que l'U.R.S.S. restera prudemment en retrait. Ce qui donne du poids aux arguments de la Kohada : il faut dissuader les Russes d'aider les Chinois. En 1938, l'instant semble favorable pour les Nippons. Le 11 juin de cette année, le général G. S. Lyouchkov a déserté et rejoint l'armée du Kouangtung, livrant des renseignements précieux sur l'état des forces sibériennes : démoralisation des effectifs, dotations limitées en équipements, divisions intestines entre les généraux, partisans d'une action en faveur de la Chine, et le Kremlin, soucieux de ménager le Japon (Staline va d'ailleurs liquider ces généraux trop entreprenants). Pourtant, l'Empereur décide d'attendre confirmation de ces renseignements. Si l'armée du Kouangtung se soumet, l'armée de Corée ne tient pas compte de cet ordre et à la mi-juillet des combats sérieux opposent la 19e division japonaise aux forces frontalières soviétiques près du lac Khazan. Hiro-Hito est furieux. Recevant le Ministre de la Guerre Itagaki le 21 juillet, il explose : "Vous ! c'est vous qui avez saboté l'incident du pont Marco-Polo l'année dernière. Vous êtes incontestablement l'un des êtres les plus stupides que la terre ait portés. Désormais, l'armée ne déplacera pas un seul soldat sans mon ordre expresse." En attendant, la 19e division est écrasée, perdant dix mille hommes (les pertes soviétiques atteignent des proportions semblables). Le 11 août, une trêve est signée. Elle durera moins d'un an. En avril 1939, devant le risque d'un accord de plus en plus probable entre Hitler et Staline, l'Empereur autorise ses généraux à entreprendre une action limitée en Mongolie Extérieure. Il s'agit de dissuader le Führer de traiter avec Moscou : Hiro-Hito charge son ambassadeur à Berlin, Oshima, de présenter cette incursion comme une action destinée à retenir les forces soviétiques en Asie pendant que l'armée allemande envahira la Pologne.
LE KHALKIN GOL A cet effet, le 11 mai 1939, deux cents cavaliers barguts (tribu de Mongolie Intérieure occupée par les Japonais) pénètrent en Mongolie Extérieure, accompagnés d'éléments de la 23e division japonaise, et atteignent le village tsirik de Nomonhan, près de la rivière Khalka (dont le cours sert de tracé de frontière entre les deux Mongolie). Les forces tsiriks repoussent les Barguts mais ces derniers rappliquent en force trois jours plus tard. Les Soviétiques, alertés par les Tsiriks, dépêchent la 6e division de cavalerie mongole ainsi qu'un détachement de l'Armée Rouge le 18 mai, ce qui pousse les envahisseurs à effectuer un nouveau repli jusqu'à la frontière. Comme Hitler ne se laisse pas convaincre par cette initiative, les Japonais envisagent d'aller plus loin. Les combats frontaliers se poursuivent fin mai : le 28, un groupe de cinq mille soldats japonais aidés d'éléments barguts prend d'assaut les positions soviétiques de Nomonhan, obligeant les Russes à se retirer du village. Fait symbolique, qui sera interprété par la Kohada comme un signe de l'accord de l'Empereur à l'offensive vers le Nord : l'un des officiers du bataillon n'est autre que le lieutenant Higashikuni, fils du prince du même nom et fiancé à l'une des filles de Hiro-Hito. C'est l'escalade. Les commandants des 23e et 6e divisions japonaises, issus de la Kohada, décident de pousser leur avantage et d'aller au delà des souhaits de l'Empereur. Près de 60.000 soldats japonais sont réunis pour percer le front ennemi, envahir la Mongolie Extérieure et atteindre le Transsibérien. Alors que l'espion soviétique Richard Sorge signale que Tokyo ne souhaite envenimer la situation, Staline se montre plus méfiant et plus perspicace sur la réalité des pouvoirs de l'Empereur sur certains des officiers de la 6e armée japonaise du général Kamatsubara réunie le long du Khalkin Gol et visiblement sur le point de lancer une attaque de grande envergure. Aussi nomme-t-il début juillet le général Joukov commandant des forces soviets locales. Tout en résistant pied à pied aux incursions nippones, Joukov obtient des renforts et peut aligner une armée de 35 régiments (80.000 hommes), 498 chars, 346 véhicules blindés, 502 canons de tous calibres, 20 escadrons de cavalerie, 500 avions. Le 20 août 1939, à 05h45 du matin, devançant les Japonais, l'Armée Rouge passe à l'offensive. L'aviation russe effectue des raids en série sur les positions japonaises, elles mêmes soumises au feu d'enfer de l'artillerie de Joukov. Une force blindée nippone est d'emblée anéantie. Les chars à étoile rouge interviennent ensuite. En onze jours, les lignes japonaises sont forcées et tournées. Les soldats nippons résistent vaillamment mais leurs blockhaus sont vulnérables face aux lance-flammes adverses et tombent rapidement. La 23e division est encerclée et annihilée. Début septembre, la 6e armée japonaise reçoit l'ordre définitif de suspendre toute opération offensive dans ce secteur frontalier. Mais cette unité n'existe pratiquement plus : sur les 60.000 hommes engagés dans ce combat, 17.000 ont été tués, blessés, et 3.000 faits prisonniers. L'Armée Rouge, qui a aussi éprouvé des pertes sévères (9.284 militaires perdus), a stoppé son avance à la frontière mandchoue. D'un commun accord, le 16 septembre, les belligérants décident d'en rester là : les Soviétiques ont prévu d'envahir la Pologne et doivent rapatrier certaines de leurs unités. Les Japonais admettent qu'un affrontement avec les Russes ne ferait que tourner à leur désavantage, tout en étant inutile depuis la signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939. En 1940, le Japon reconnaîtra la validité du tracé de frontière entre l'U.R.S.S. et la Mongolie. Les instruments de ratification seront échangés en 1942. Entre-temps, l'U.R.S.S. et le Japon auront signé le 13 avril 1941 un pacte de non-agression.
LES NIPPONS RENONCENT A LA SIBERIE On ne saurait sous-estimer l'impact de la défaite japonaise du Khalkin Gol sur la politique de Tokyo. La Kohada est discréditée : désormais, le Japon se tournera vers le Sud, vers la Malaisie, Singapour et l'Indonésie. Même lorsque Hitler attaquera la Russie le 22 juin 1941, les Japonais refuseront d'intervenir en Sibérie. La signature du pacte Molotov-Ribbentrop du 22 août 1939 y est aussi pour quelque chose. Le Japon s'est alors senti lâché par l'allié allemand, ce qui a failli remettre en cause le pacte anti-kommintern de 1936. Militairement parlant, la bataille du Khalkin Gol a mis en lumière les forces et faiblesses des deux armées. Si les Soviétiques ont réussi à maintenir leurs intentions secrètes, s'ils ont profité de leurs ressources en équipements, et s'ils ont su s'adapter à la nature de leur adversaire ainsi que la topographie du terrain, leurs forces ont connu quelques dysfonctionnements, du moins en juillet : défaut de coordination entre les différentes unités, et surtout entre les avions et les troupes au sol, manque d'initiative à l'échelon local. Encore ces défauts ont-ils été relativement effacés lors de l'offensive du 20 août. Quant aux Japonais, la bataille a démontré de manière flagrante l'insuffisance du matériel, ainsi que l'esprit borné des officiers sur le terrain, obsédés par l'idée d'une contre-offensive et incapables d'organiser une défense conséquente. Cela étant, le soldat japonais a fait la preuve de son immense bravoure, résistant dans la plupart des cas jusqu'à la mort malgré l'afflux de troupes russes. On retrouvera ce même comportement lors de la guerre du Pacifique. En attendant, la guerre soviéto-nippone est interrompue, chaque adversaire étant retenu sur d'autres fronts. Ce n'est que six ans plus tard, en 1945, que l'Armée Rouge et l'armée du Kouangtung reprendront leur combat, pour le dernier round.
LES SOURCES :
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