L'AFFAIRE DU S/S ATHENIA

| Nicolas BERNARD | en ligne depuis : Mars 2000 | © www.1939-45.org |

 

Le drame de l'Athenia soulève l'indignation dans le monde entier et les dirigeants allemands s'empressent de se dédouaner. A son procès, à Nuremberg, le Grand Amiral Räder, alors chef de la Kriegsmarine, s'est expliqué sur les mesures prises immédiatement après l'annonce du torpillage.

Accusé Erich Räder. - Le fait est que le 3 septembre au soir, un jeune commandant de sous-marin, le commandant de sous-marin U-30, a torpillé au crépuscule un paquebot britannique qui naviguait tous feux éteints, parce qu'il suppose, à tort, qu'il s'agissait d'un croiseur auxiliaire. [...] Il ne fit pas de compte rendu, parce que ce n'était pas nécessaire. La nouvelle qu'un sous-marin allemand avait torpillé l'Athenia a été répandu du côté anglais par un radiogramme, qui nous parvint dans la nuit du 3 au 4, et fut alors transmise aux différents services d'information. Le 4 septembre au matin, cette nouvelle nous parvint également à l'Etat-Major naval et je me fis rendre compte de la distance du lieu de naufrage à laquelle se trouvait notre plus proche sous-marin. On m'annonça 75 miles marins.

A peu près au même moment, le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, Von Weizäcker [...], qui avait appris ce qui s'était passé, avait téléphoné à l'Etat-Major naval pour demander si c'était exact. Il ne m'a pas appelé personnellement. On lui répondit que d'après nos informations, cela ne pouvait être exact ; sur quoi, il fit venir le chargé d'affaires américain, M. Kirk, je crois pour l'entretenir de cette affaire, parce que les radiogrammes avaient signalé que quelques Américains avaient péri lors de cet accident. Or, d'après les expériences de la Première Guerre Mondiale, il savait combien il importait d'éviter une guerre avec l'Amérique. Il lui communiqua ce qu'il avait appris à l'Etat-Major naval. J'en fis de même auprès de l'attaché naval américain, M. Schrader, et cela en toute bonne foi. [...]

En soi, le fait était tel que, s'il avait été normalement communiqué, nous n'aurions pas hésité à le faire connaître, à en indiquer la raison, et à présenter nos excuses auprès des Etats intéressés. L'officier aurait été frappé d'une sanction disciplinaire.

J'ai aussi informé le Führer de cet événement à son Quartier Général, en lui affirmant que nous étions convaincus qu'un tel fait ne s'était pas produit. Il donna l'ordre de démentir, ce qui fut fait par le Ministère de la Propagande, à qui l'ordre avait été transmis par mon service de Presse. Le sous-marin rentra le 27 septembre à Wilhelemshaven et le Grand-Amiral Dönitz a décrit comment il le reçut et comment il me l'envoya immédiatement par avion de Berlin. Le commandant du sous-marin me fit un compte-rendu complet sur cette affaire, me confirma qu'il s'agissait d'une pure méprise et que ce ne fut que par les radiogrammes interceptés qu'il avait appris qu'il ne s'agissait pas d'un croiseur auxiliaire, mais d'un paquebot. Ce fait pouvant entraîner de graves conséquences politiques, j'en fis part au Führer, qui décida, la chose ayant été démentie, qu'il fallait la tenir résolument secrète, non seulement vers l'étranger, mais aussi dans les services officiels et les milieux gouvernementaux. Il en résulta que je n'eus aucune possibilité d'en informer le secrétaire d'Etat Von Weizäcker ou d'nvoyer un communiqué au Ministère de la Propagande.

L'ordre que j'avais adressé au chef de l'arme sous-marine était ainsi conçu :

" 1. Par ordre du Führer, le secret le plus absolu devra être tenu sur cette affaire.

2. De mon côté, je n'ordonnerai aucune poursuite devant le tribunal militaire parce que le commandant a agi de bonne foi et qu'il s'agit d'une méprise.

3. L'examen des conséquences politiques aura lieu au Commandement supérieur de la Kriegsmarine pour autant qu'il paraîtra opportun de faire quelque chose.

Le commandant retourna à Wilhelmshaven et le Grand-Amiral Dönitz a rapporté qu'il lui infligea une peine disciplinaire. "

(in Bernadac - "La Kriegsmarine" - France-Empire Paris 1983 page 145 à 147)

 


 

Organiser une dissimulation des faits n'était pas difficile. Le Ministère Public s'en est ainsi expliqué au Procès de Nuremberg.

"L'U-30 revint à Wilhelmshaven le 27 septembre 1939. Je désire présenter un autre document trompeur. C'est un extrait du rapport de guerre du commandant de la flotte sous-marine [...] du 27 septembre 1939 [...] : L'U-30 est rentré au port. Il a coulé le vapeur Blairlogies (4.475 tonnes) et le vapeur Fanad Head (5.274 tonnes)."

Aucune allusion, naturellement, au torpillage de l'Athenia. Mais le plus poussé des faux pratiqués à l'occasion de cet épisode fut sans doute celui du livre de bord de l'U-30, le repsonsable du torpillage de l'Athenia. Je dépose maintenant devant le Tribunal ce livre de bord. J'aimerais que le Tribunal veuille bien examiner l'original, car le Ministère Public estime que la première page est un faux qui montre un manque de soin dans les détails, inhabituel chez les Allemands. Le Tribunal peut voir que la première page du livre de bord remplace manifestement des pages enlevées. Les dates dans la première colonne de cette page sont en chiffres arabes. A la deuxième page, qui paraît plus authentique, et dans toutes les pages suivantes, les dates sont indiquées en chiffres romains.

Le Tribunal peut voir aussi qu'on a omis toute allusion au torpillage de l'Athenia, le 3 septembre.

Le livre de bord signale que le 3 septembre à 14 heures la position du navire esr AL-0278 ; comme le Tribunal le remarquera, c'est l'une des rares positions indiquées sur la page, à quelque 200 milles marins à l'ouest de la position de l'Athenia au moment où il a été coulé. Il est évident que les mentions " cap au sud " et " vitesse de 10 noeuds " figurant dans le journal ont dû y être portées pour suggérer que, le 3 septembre, l'U-30 était bien loin de l'Athenia.

Enfin, il est curieux que la signature de Lemp lui-même, sur la page relatant les événements du 3 septembre, diffère des autres signatures du texte. A la page 1, la signature comporte un P romain à la dernière lettre du nom, dans les autres il est en gothique. J'en conclu que la signature est un faux ou qu'elle a été faite par Lemp à une autre date, probablement beaucoup plus tard." - (in Bernadac - "La Kriegsmarine" - France-Empire Paris 1983 page 144 à 145)

 


 

Ajoutons à ce constat le témoignage du contre-amiral Eberhard Godt, chef du Bureau des Opérations auprès de Karl Dönitz, ici interrogé à Nuremberg par l'avocat de ce dernier, Kranzbühler. (in Bernadac - "La Kriegsmarine" - France-Empire Paris 1983 page 154 à 155)

Flottenrichter Kranzbühler : "Le Ministère Public soutient qu'il existait un ordre - vraisemblablement un ordre oral - interdisant de consigner dans le livre de bord les mesures considérées par le Droit international comme douteuses ou injustifiées. Cette prétention est-elle exacte ?"

Témoin Godt : "Non, il n'y avait pas d'ordre général. Je me rappelle seulement deux cas particuliers où il a été ordonné que certains événements ne soient pas consignés sur le livre de bord. [...] Le premier cas fut celui de l'Athenia, le second celui d'un forceur de blocus allemand, venant du Japon, qui fut coulé par un sous-marin allemand."

Flottenrichter Kranzbühler : "Avant de vous demander d'autres précisions, je voudrais savoir la raison pour laquelle on rayait ces événements du livre de bord."

Témoin Godt : "Il fallait garder le secret. Les livres de bord des sous-marins étaient lus par de très nombreuses personnes : d'abord, dans les centres d'instructions de l'arme sous-marine, et ensuite dans de nombreux services du Haut-Commandement. On prenait alors grand soin de garder le secret."

Flottenrichter Kranzbühler : "En combien d'exemplaires rédigeait-on le livre de bord des sous-marins ?"

Témoin Godt : "En six ou huit exemplaires."

Flottenrichter Kranzbühler : "La suppression de ces événements dans le livre de bord signifiait-elle que tous les exemplaires étaient détruits dans chaque service, ou bien certains Etats-Majors conservaient-ils ces exemplaires ?"

Témoin Godt : "Ces comptes rendus étaient envoyés au Commandant en chef des sous-marins, et probablement à l'Etat-Major des Opérations navales."

Flottenrichter Kranzbühler : "Existait-il un ordre de guerre permanent pour le règlement de ces incidents ?"

Témoin Godt : "Oui."

Flottenrichter Kranzbühler : "Quelles étaient ses dispositions ?"

Témoin Godt : "Il stipulait que ces incidents devaient faire l'objet d'un rapport radiotélégraphique, et qu'un rapport complémentaire devait être fourni plus tard, soit par écrit, soit oralement."

Flottenrichter Kranzbühler : "Cet ordre contient-il une allusion quelconque à l'omission de ces incidents sur le livre de bord ?"

Témoin Godt : "Non."

Flottenrichter Kranzbühler : "Voulez-vous me dire comment on procéda à cette altération du livre de bord, dans le cas de l'Athenia ?"

Témoin Godt : "Dans le cas de l'Athenia, le lieutenant de vaisseau Lemp déclara à son retour qu'il avait torpillé ce bateau croyant qu'il s'agissait d'un croiseur auxiliaire. Je ne saurais plus vous dire exactement si c'était là la première fois que j'apprenais l'existence d'une telle possibilité, si on avait déjà songé à l'éventualité d'un torpillage par un sous-marin allemand. Lemp fut envoyé à Berlin pour y faire son rapport et on ordonna un secret absolu sur cette affaire."

Flottenrichter Kranzbühler : "Qui ?"

Témoin Godt : "L'Etat-Major des Opérations navales, après qu'un ordre provisoire eut été donné par nos services. J'ai donné l'ordre de supprimer ce fait du livre de bord du sous-marin."

Flottenrichter Kranzbühler : "Et cela, bien entendu, sur les ordres de l'amiral Dönitz, n'est-ce pas, qui l'avait ordonné ?"

Témoin Godt : "Parfaitement, oui en son nom."

 

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