RAPPELS SUR PEARL HARBOR

| Nicolas BERNARD | en ligne depuis : Décembre 2001 | © www.1939-45.org |

 

Jusqu'au 11 septembre 2001, les Etats-Unis avaient deux dates mortuaires : le 07 décembre 1941 et le 22 novembre 1963. L'on parle à présent de "Pearl Harbor terroriste" pour décrire l'offensive aérienne dont a été victime la Nouvelle-Angleterre ce funeste mardi. L'expression a été publiquement prononcée pour la première fois par un sénateur américain peu de temps après ces raids aériens.

Que les deux situations soient ou non comparables n'est pas ici le problème - www.1939-45.org traitant de l'histoire de la Deuxième Guerre Mondiale. Néanmoins, quelques précisions sont peut-être utiles à rappeler.

L'attaque japonaise de la base américaine du Pacifique menée le 07 décembre 1941 a déjoué toutes les prévisions les plus pessimistes des services de renseignements américains. Ni à Washington, ni à Oahu les responsables militaires et politiques n'ont été en mesure de prévoir ce coup d'une rare audace. Il est admis que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne s'attendaient au moins à une offensive en Asie du Sud-Est (Malaisie et Philippines), mais pas au coeur du Pacifique, dans une base réputée à tort surprotégée.

La base avant le 07 décembre 1941
4 photographies - 159 ko

Les Américains décryptaient les codes diplomatiques nippons mais les messages transmis aux ambassades japonaises n'indiquaient pas Pearl Harbor comme étant la cible. Certes, après coup, certains éléments seraient interprétés différemment (ainsi ce coup de téléphone passé de Tokyo à un dentiste japonais résidant à Honolulu sur la présence de certains types de fleurs près de chez lui...). Mais personne n'aurait imaginé que la base elle-même serait attaquée. Tout militait contre pareille opération. De l'avis des Américains, les Japonais, tout d'abord, étaient trop lâches pour le faire. Ils pilotaient mal et leurs porte-avions n'étaient pas assez puissants - sans parler de leurs aéroplanes démodés. Ensuite, Hawaii i était bien trop éloigné : une flotte ennemie en route vers cet archipel aurait été immédiatement repérée à ses parages, sinon avant. Enfin, tous les renseignements recueillis désignaient la Malaisie. La Flotte combinée avait disparu des ports de Kure ? Elle se dirigeait vers le sud, dixunt les Britanniques et les Américains. Mais pas vers l'Est.

En réalité, les Japonais avaient, aidés par la stupéfiante audace de l'amiral Yamamoto, envisagé de passer par le Pacifique nord, moins fréquenté par les navires commerciaux. Le silence radio avait été imposé à la force expéditionnaire, empêchant aux décrypteurs alliés de faire leur oeuvre. Les six porte-avions lourds nippons étaient bien plus puissants que les Japonais avaient bien voulu l'indiquer sur les registres navals. Et ils comptaient sur des appareils de qualité servis par des équipages hors-pair. La chance - les négligences américaines, en réalité - a fait le reste... L'amiral Kimmel, chef de la US Pacific Fleet, ne prévoyait-il pas, ce le 6 décembre 1941, que le Japon ne pourrait entrer en guerre suite à la défaite allemande devant Moscou ? Ses erreurs d'appréciation, ainsi que celles de son homologue de l'armée de terre à Hawaii , le général Short, pèseraient lourd, tout aussi lourd que celles de leurs supérieurs de métropole. A cette différence près que seuls Kimmel et Short seraient réellement sanctionnés et mis à la retraite d'office.

Le raid nippon !
Le désastre américain...
4 photographies - 141 ko
4 photographies - 141 ko

La victoire des Japonais à Pearl Harbor résulte ainsi de leur propre audace : avoir attaqué en dépit du bon sens. Les Américains se croyaient trop bien protégés (il n'en était rien), le malentendu régnait : Kimmel et Short connaissaient les limites de leurs forces militaires, mais Washington comptait sur leur esprit d'initiative. Chacun comptait trop sur l'autre et pas assez sur lui-même. Le désastre américain à Pearl est d'abord un désastre du renseignement. Les informations étaient là, dispersées, noyées dans le brouillard des nouvelles contradictoires. Mais le manque de moyens, une trop grande confiance dans le système de détection militaire ont abouti à des négligences qui après coup passeraient pour incroyables. Mais qui aurait cru que les "singes jaunes" seraient assez téméraires et entraînés pour se lancer dans cette opération ?

Le prix de ces erreurs serait élevé. Rien qu'à Pearl Harbor, 2.403 Américains seraient tués, 1.178 grièvement blessés, 18 navires (dont 8 cuirassés) coulés ou gravement endommagés, 188 avions détruits et 63 endommagés. Le port serait saccagé. Pire : la Flotte américaine étant hors-jeu, les Nippons pourraient déferler sans crainte aucune sur l'Asie du Sud-est et le Pacifique. Ils ne seraient contrés que six mois plus tard, au cours de la bataille de la Mer de Corail, la Marine impériale subissant ensuite un désastre décisif à Midway.

En tout état de cause, le raid japonais s'avérerait une formidable erreur stratégique, et Yamamoto serait parmi les premiers à le reconnaître. La déclaration de guerre avait été remise plus d'une heure après l'attaque - difficultés de transmission et de rédaction obligent. Rien de mieux pour stimuler l'agressivité d'une opinion publique américaine sous le choc.

POSTER DE PROPAGANDE US - NARA -

Le revirement serait en effet total. Jadis isolationniste, l'Amérique entrerait de plein fouet dans la guerre. Les Japonais, par leur "félonie", seraient les bouc-émissaires de cette catastrophe nationale. Ils avaient attaqué l'Amérique sans déclaration de guerre, ils avaient osé la défier : ils le paieraient très cher. Comme l'a écrit Walter Lord en 1958, "un sentiment dominait tous les autres : la fureur. Un jour viendrait où les déclarations de guerre officielles paraîtraient démodées, ou les attaques surprises sembleraient normales. On n'en était pas encore arrivé là en décembre 1941."

Partout les hommes politiques américains laisseraient éclater leur colère, promettant de soutenir Roosevelt dans cette épreuve terrible. Un journal farouchement isolationniste, le Los Angeles Time, titrerait : "Condamnation à mort d'un chien enragé." Et le sénateur du Montana, le neutraliste Burton Wheeler, de renchérir : "La seule chose qui nous reste à faire est d'essayer de les écraser." L'amiral Halsey : "On ne parlera bientôt plus japonais qu'en enfer" ! Partout, la même haine éclatait, la même volonté d'en finir avec le Japon. Spontanément, un peu partout, notamment près de la Maison-Blanche, Pennsylvania Avenue, des badauds se regroupaient, entonnant l'hymne national.

A Hawaii, on avait craint un temps l'invasion - elle ne viendrait jamais. La paranoia s'emparait des esprits. Des parachutistes, des commandos débarqués de sous-marins étaient signalés partout. La loi martiale, imposée par le général Short au gouverneur Joseph B. Poindexter, serait signée à 15h00, proclamée à 16h30. Des incidents, la plupart sans gravité, éclataient entre Blancs et Japonais. Même chose sur le continent. Le racisme était érigé en doctrine stratégique. Résultat du choc, de la consternation, de l'humiliation.

Roosevelt se rendrait au Congrès le lendemain afin de demander aux parlementaires de déclarer la guerre à l'Empire du Soleil levant. Le Capitole est bondé, les juges de la Cour suprême, le gouvernement et les chefs militaires ayant même rejoint la salle de vote. Roosevelt, paralysé des jambes, soutenu par son fils, pénétrerait dans la pièce à 12h29, ce 08 décembre. Lorsqu'il monterait à la tribune, une longue acclamation l'accompagnerait. Et il aurait ces mots, inoubliables : "Hier, 7 décembre 1941, jour à jamais marqués du sceau de l'infamie..." Durée du discours : à peine six minutes. Tonnerre d'applaudissements. Seul un parlementaire, une parlementaire en réalité, la Représentante Janet Rankin, vieille fille du Montana, refuserait (comme en 1917...) de voter la guerre.

La rage du peuple américain aboutirait à cette guerre totale et sans pitié contre le Japon. Une guerre de trois ans et dix mois, qui se solderait par un épilogue nucléaire et la capitulation inconditionnelle de l'Empire signée sur le cuirassé USS Missouri, en baie de Tokyo. Le Japon aurait été au préalable anéanti sur tous les plans, sa Flotte réduite à l'état de ferraille dans le Pacifique, ses armées en déroute, son peuple affamé et sans abri, ses villes devenues cendres, ses conquêtes perdues les unes après les autres. Jamais vengeance ne serait menée jusqu'au bout avec de tels moyens.

 

| |