"Notre retrait de Guadalcanal est regrettable" confierait l'Empereur du Japon le 31 décembre 1942. L'armée japonaise a en effet échoué à s'emparer de cet îlot du Pacifique, échouant du même coup dans sa tentative d'isoler l'Australie.

La bataille de Guadalcanal est liquidée. En décembre, l'héroïque 1ère division de marines est relayée par le 14th US Army Corps du général Patch. Le 31, l'Empereur a consenti à évacuer. Le "Tokyo Express" emportera avec lui 11.000 rescapés de janvier à février.

A Buna, la défaite frappe aussi l'Empire. Dans la jungle de Nouvelle-Guinée, Australiens, Néo-Zélandais et Japonais s'entretuent pour le contrôle de l'extrémité orientale de l'île. Les Nippons ont échoué face à Port-Moresby. Les Alliés envisagent de les déloger de leur base de départ, Buna. Dans des conditions effroyables, ils repoussent peu à peu les Japonais. Les positions ennemies ne seront définitivement nettoyées qu'à la fin du mois de janvier. Plus de 6.000 Australiens et Néo-Zélandais ont payé de leur vie cette campagne, l'une des plus sanglantes de la guerre du Pacifique.

A Washington comme à Tokyo, l'heure est venue de faire des choix. Au cours de la conférence de Casablanca, Churchill et Roosevelt ont convenu que, si l'Allemagne demeurait le principal objectif, la contre-offensive contre le Japon devait être maintenue jusqu'à la capitulation inconditionnelle de ce dernier. La question qui se pose est alors de savoir où mener cette offensive. Par le Nord ? Peu envisageable, et Staline ne tient pas à ouvrir un front sur ses arrières alors qu'il doit affronter le gros de la Wehrmacht. La Chine ? Le corps expéditionnaire américain doit d'abord s'y rendre, et la route de Birmanie est coupée pour cause de conquête japonaise. MacArthur préconise une reconquête de la Nouvelle-Guinée pour marcher sur les Philippines, son obsession. La Navy, pour sa part, est d'avis que l'offensive devrait s'effectuer par le Pacifique centre : archipel des Gilbert, archipel des Marshall, archipel des Mariannes, Japon. Lors de la conférence Trident de mars 1943, Roosevelt décide d'adopter ces deux stratégies.

Il en a les moyens. Le "Victory Program" lui a permis de mettre en chantier 39 porte-avions. Bien que MacArthur se plaigne de ne compter que "moins de 2 % de l'US Navy et à peine 10 % des unités de l'US Army employées outre-mer", il conserve la supériorité numérico-technique sur ses adversaires.

Ces derniers sont dans une position difficile. Leur flotte aéronavale doit être reconstituée. Leur armée est toujours enlisée en Chine. Le front birman est au point mort. Pourtant Tokyo pourrait compter sur son Empire. Il possède le caoutchouc malais, le pétrole indonésien. Mais le rendement des exploitations demeure inférieur à celui d'avant-guerre. Par ailleurs, les Japonais sont victimes de leurs premiers moments de popularité. Ils étaient arrivés en libérateurs de l'Asie du joug colonial. Ne parlaient-ils pas de créer une "Sphère de Coprospérité en Asie orientale" ? Un ministère de la Grande Asie avait été fondé en novembre 1942, en dépit de l'opposition du Ministère des Affaires étrangères. Ce n'est qu'une façade : le vrai pouvoir est détenu par l'armée et la marine, les territoires occupés étant maintenus sous administration militaire. Rapidement, les Japonais révèlent leur vrai visage, celui du colonisateur. La propagande vante les mérites de l'armée japonaise, de la culture japonaise. Le japonais devient la langue vivante obligatoire dans les écoles, remplaçant l'anglais et le néerlandais. A l'automne, une conférence tapageuse réunit les différents représentants de la Grande Asie. Tokyo accorde le statut d'allié "indépendant" au Mandchoukouo de Pu-Yi, le dernier Empereur de Chine, à la république chinoise du collaborateur Wang Tsin Wei, à la Thailande, à la Birmanie, aux Philippines. Le Japon espère ainsi, le vent de la défaite venant, encourager les nationalismes.

Mais sans réel succès. Les persécutions de la population chinoise grossissent les contingents de Tchang Kaï-chek et surtout de Mao. En Indonésie, l'indépendantiste Soekarno avait un moment envisagé de rallier les Japonais et disposait d'une "armée populaire" à cet effet. Devant le manque de parole des "libérateurs", il change d'avis et entre dans la résistance. L'exploitation économique des possessions japonaises déconsidère définitivement le gouvernement de Tokyo, car si tous les produits partent pour l'archipel nippon, rien ne vient en retour. L'inflation se répand, en raison des désordres monétaires engendrés par la conquête et le pillage. Les colonisés se prennent à espérer une défaite japonaise. L'indépendance viendra bien après. En attendant, l'Empire du Soleil levant fait régner la terreur, par le biais de sa police politique à l'efficacité aussi redoutable que ses méthodes d'interrogatoire, la Kempetaï. Les minorités blanches ont été déportées dans des camps de concentration, de même les prisonniers de guerre, le Japon n'ayant pas signé la Convention de Genève.

Le pillage et le crime règnent sur la Grande Asie. Est-ce suffisant pour gagner la guerre ? Pas contre l'Amérique. En dépit des efforts de la production de guerre japonaise, les résultats n'atteignent pas le niveau suffisant pour ne serait-ce qu'espérer contrer les Etats-Unis. Ces derniers mettent en marche deux offensives.

Au sud, c'est MacArthur qui mène le jeu. En février, les Nippons ont opéré une ultime tentative de conquérir la Nouvelle-Guinée, en lançant une offensive contre l'aérodrome australien de Wau. C'est un échec. Un convoi transportant toute une division japonaise, la 51e division du général Adachi, est anéanti en Mer de Bismarck par une escadre de B-25 spécialement formés au combat aéronaval. Dernier succès américain avant de passer à la contre-offensive : leurs services de décryptage ont appris que Yamamoto comptait se rendre en inspection sur le front de l'archipel des Salomon. Une escadrille de Lightning P-38 abat son avion en plein vol le 16 avril 1943. Le drame sera gardé secret par le gouvernement impérial pendant des mois. L'amiral Koga, qui n'a pas, en dépit de ses qualités, le charisme ni le génie de Yamamoto, le remplace. Il prend ses fonctions alors que les Américains reprennent pied à Attu et Kiska, dans les Aléoutiennes. Ils doivent sacrifier 1.000 tués (contre 2.500 morts chez les Japonais et 28 prisonniers) pour s'emparer de la première (mai 1943). Tokyo n'insiste pas : fin juillet, les 5.000 hommes de la garnison de Kiska sont évacués.

MacArthur peut alors lancer l'opération "Cartwhell" : la reconquête de la Nouvelle-Guinée. L'objectif principal est de mettre hors d'état de nuire la base de Rabaul, au nord de la Nouvelle-Bretagne. Le général américain a réuni onze divisions australiennes et quatre grandes unités américaines, ainsi que 1.800 avions. Il a en outre obtenu la 3rd fleet de l'Amiral Halsey, comprenant un grand nombre de bâtiments de ligne et deux porte-avions. L'attaque se déclenche le 02 juillet, par le débarquement de sept divisions en Nouvelle-Georgie. L'île sera sous contrôle le 25 août. Près de 9.000 tués chez les Japonais, ainsi que 17 navires perdus, contre 6 dans les rangs de l'US Navy, alors que MacArthur déplore la perte de 1.136 morts.

La conquête a été difficile. Les Alliés savent qu'à ce rythme, ils n'atteindront jamais le Japon. Aussi ont-ils recours à la stratégie du "saute-mouton" : éviter les îles japonaises trop bien défendues pour se porter contre les autres, les points faibles, afin d'isoler un maximum de garnisons ennemies, tout en allant vers l'avant. L'important n'est pas de tout posséder, mais de disposer de bases. De sorte qu'à la mi-août, les forces de Halsey contournent l'île fortifiée de Kolombangara et débarquent des troupes à Vella Lavella. C'est un plein succès. Les ingénieurs de la Navy, baptisés Seabees ou "Abeilles de la Mer" montent un aérodrome. Une stratégie est née.

Tokyo décide d'évacuer les Salomon pour tout miser sur la défense de l'île de Bougainville. Le 04 septembre, les Alliés débarquent au nord de la Nouvelle-Guinée et s'emparent de Lae 12 jours plus tard. Et le 01 novembre, les marines s'attaquent à Bougainville, défendue par 60.000 Japonais. L'amiral Koga réagit en envoyant la Flotte. 4 croiseurs et 14 destroyers partent de Rabaul pour éliminer la flotte américaine. La force expéditionnaire japonaise est anéantie en plusieurs combats successifs qui se déroulent du 02 au 11 novembre. Koga n'insiste pas : la Flotte combinée se retire à Truk, dans les Carolines. Une dernière tentative d'amener des renforts par le biais du "Tokyo Express" se solde par la perte de trois destroyers, au cours de la bataille dite du cap Saint-Georges, dans la nuit du 24 au 25 novembre. La bataille terrestre reste sanglante, mais les Japonais ne peuvent déloger les Américains. Les Seabees construisent deux aérodromes. Ils seront opérationnels le 09 janvier 1944. Les Japonais, néanmoins, ne se rendront pas avant la reddition inconditionnelle de l'Empire, le 02 septembre 1945.

Rabaul est vulnérable, mais imprenable. Lors de la conférence Quadrant de Québec (août 1943), les Alliés ont estimé qu'il n'était pas nécessaire de la conquérir, mieux valant l'isoler. MacArthur s'est rangé à cette opinion. Et dès le 26 décembre 1943, les marines débarquent en Nouvelle-Bretagne. La manœuvre américaine consistera à encercler Rabaul en s'emparant de la Nouvelle-Bretagne et des îles de l'Amirauté. Il faudra plusieurs mois pour y parvenir.

Succès difficiles, mais succès tout de même, au sud. Et dans le Pacifique centre ? Nimitz lance son offensive dans les îles Gilbert. Il peut compter sur 6 cuirassés, 6 porte-avions lourds, 5 porte-avions légers, plus de 1.000 avions. Le premier coup est porté contre l'atoll de Makin. Toute une division, la 27 US ID, y débarque le 20 novembre pour mettre hors d'état de nuire 800 Japonais. Il faudra quatre jours pour y arriver ! les Américains auront perdu 64 tués et 152 blessés, sans oublier un porte-avions léger coulé par le sous-marin nippon I-175. L'effort principal est porté contre l'archipel Tarawa. L'atoll principal, Betio, long de 3 km sur 600 m de large, est défendu par une garnison de 3.000 Nippons sous le commandement de l'amiral Shibasaki. Ils ont transformé Betio en bastion réputé imprenable. "Même un million d'Américains ne sauraient s'en emparer avant 100 ans !" se vante l'amiral japonais. Le 20 novembre, les marines du général Turner prennent pied sur l'atoll et sont d'emblée soumis à un feu d'enfer. Le manque d'expérience de la Navy pour les opérations amphibies associée au fanatisme de l'adversaire aboutit à un bain de sang. Trois jours d'horreur plus tard, l'île est considérée comme étant conquise. Les Américains n'ont fait que 17 prisonniers, en majorité des éléments coréens. Ils ont perdu 3.000 hommes, dont mille tués. Cette sanglante victoire choque l'opinion publique américaine. La propagande stigmatise le soldat japonais, assimilé à un cruel automate obsédé par l'idée du sacrifice. Il s'agit également de faire oublier les bévues commises par la Navy en la circonstance. Mais les effets de Tarawa se feront encore sentir des mois après, au fur et à mesure que l'armée américaine se rapprochera du Japon par une succession de combats atroces. Les Japonais ne se rendront pas.

En attendant, Nimitz peut se tourner vers les îles Marshall, pour 1944. Et de là, les Mariannes.

Reste le continent. En 1942, pour cause de mousson, les Japonais se sont arrêtés aux frontières de l'Inde. La menace qui pèse sur ce joyau de la Couronne britannique n'est pas négligeable. D'autant que les leaders indépendantistes indiens, Gandhi, Nehru, Jinnah, réclament l'indépendance. En août 1942, Gandhi a même prononcé son fameux "Quit India !". Des émeutes ont éclaté. Churchill, ayant un temps envisagé la médiation en envoyant Sir Stafford Cripps, Lord du Sceau privé, négocier avec les indépendantistes (lesdites négociations tourneront à l'échec, pour cause de refus de partition de l'Inde entre Hindous et Musulmans), opte pour la répression. Gandhi et les autres sont arrêtés. L'apôtre de la non-violence sera libéré en 1944… La paix civile a été restaurée. Le problème de l'indépendance de l'Inde se posera après la guerre.

En attendant, il s'agit de vaincre l'Empire japonais. En septembre 1942, Wavell, commandant des forces britanniques d'Extrême-Orient, a lancé une contre-attaque dans l'Arakan pour s'emparer des aérodromes d'Akyab de manière à bombarder Rangoon. C'est un échec. Le 29 mars 1943, les Alliés reçoivent l'ordre de se replier. Churchill, furieux, destitue Wavell pour le nommer Vice-Roi des Indes, le remplaçant par Auchinleck. Mais avant de partir, Wavell a parrainé une opération audacieuse mise au point par un spécialiste de la guérilla, Orde Wingate. Dès le mois de février, 3.000 Britanniques, Birmans et Gurkhas baptisés "Chindits" (du nom des lions de pierre gardant les temples birmans) s'infiltrent en Birmanie pour semer la terreur sur les arrières des troupes japonaises. Après quelques succès initiaux, les "Chindits", traqués par les Japonais, sont contraints à une retraite épuisante vers l'Inde. Ils laissent derrière eux 800 cadavres. Et à peine 600 d'entre eux seront déclarés aptes à reprendre du service. Mais si l'échec militaire est patent, le succès psychologique est indéniable. Pour la première fois, les Britanniques ont été en mesure de tenir tête aux Japonais sur leur propre terrain, dans la jungle. Churchill, qui avait refusé de s'engager dans une offensive en Birmanie sur le prétexte que "l'on ne pénètre pas dans l'eau pour affronter un requin", se trouve lui-même démenti.

Tout au long de l'année 1943, les Britanniques reconstituent leurs forces en vue de leur prochaine contre-offensive, qui, cette fois, leur donnera la victoire. Lord Louis Mountbatten a été nommé en août commandant des forces d'Asie du Sud-Est. La nomination de ce héros de guerre, membre de la famille royale, militaire de talent doté d'un charisme indéniable, est tout un symbole. Londres a décidé de mettre le paquet en Birmanie. Ce sera pour 1944.

La Chine pourrait avoir son mot à dire. Mais le gouvernement de Tchang Kaï-chek, miné par la corruption et les luttes d'influence, ne songe qu'à profiter de l'aide militaro-financière américaine pour mieux s'enrichir et éliminer la guérilla communiste de Mao. Le conseiller militaire américain de Tchang, le général Stilwell, surnommé à juste titre "Vinegar Joe" en raison de son irascible caractère, méprise les dirigeants nationalistes et ne ménage pas ses critiques à l'encontre de "Cacahuète" (Tchang) et de la "Famille" (le clan de Tchang). Quant aux Britanniques, ils sont soumis au même régime (Mountbatten a hérité du surnom de "vedette de cinéma"). Stilwell est écoeuré par l'ambiance régnant à Tchoung King, la capitale de la Chine nationaliste. Si les Alliés ont réussi à organiser un pont aérien pour ravitailler la Chine, le général ne peut que constater l'incapacité des leaders chinois à se servir du matériel et des hommes reçus pour repousser l'envahisseur nippon. Alors il décide de se débrouiller avec ses propres moyens et forme deux divisions chinoises dans l'Assam. Son but est de conquérir le nord de la Birmanie, en même temps que l'offensive britannique dans le sud. A la tête de ces deux unités et aidé des "Maraudeurs" du général Merrill, il s'engage dans la jungle birmane dès le mois de décembre 1943. C'est le début d'un long périple en territoire ennemi pour atteindre la ville de Mytkinia.

A la fin de 1943, le Japon ne peut que constater sa défaite. Sa flotte est loin d'être comparable à celle qui régnait sur les océans au premier semestre de l'année précédente. Il a perdu du terrain et en perdra encore. Sur tous les fronts, il est acculé à la défensive, alors que ses réserves s'épuisent. L'espoir de Tokyo se porte à présent vers l'Allemagne nazie. Si celle-ci tient, voire remporte la victoire, les Alliés seront peut-être contraints à abandonner la partie. Tokyo tente de pousser Moscou et Berlin à un arrangement, sans succès.

Il reste les armes nouvelles. L'unité 731, composée de savants spécialisés dans la guerre bactériologique, élabore de nouveaux moyens de mise à mort par épidémies. Les recherches nucléaires se poursuivent à la centrale de Hungnan en Corée du Nord. Il s'agit de battre de vitesse les Américains, dont le Projet Manhattan est déjà bien avancé. Mais l'optimisme ne prévaut plus. 1944 confirmera les pires pronostics.

 

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