La fin d'une guerre, la fin d'une ère. L'Allemagne nazie écrasée, l'Europe ruinée, se crée, par delà les espoirs d'un nouvel ordre mondial fondé sur le Droit, un monde bipolaire. Les vainqueurs, après avoir tenté de créer une nouvelle configuration des rapports diplomatiques, finiront par se déchirer. Pour l'heure, au 01 janvier, il faut encore en finir avec le IIIe Reich et ses séides. Le début d'année est difficile à l'Ouest. Après avoir pris Rome, l'armée alliée piétine dans les Apennins face aux défenses improvisées des troupes du maréchal Kesselring. Au nord-ouest, les Anglo-Américains repoussent enfin les Allemands par trop avancés au cours de l'offensive des Ardennes du mois précédent. Nouvelle alerte rouge le 01 janvier : 1 100 chasseurs de la Luftwaffe effectuent un raid massif sur les aérodromes alliés (opération "Bodenplatte"). 300 avions alliés sont détruits au sol, mais 300 pilotes allemands irremplaçables ne reviendront pas. Le même jour est déclenchée l'opération "Nordwind" : Sept divisions allemandes passent à l'attaque en Alsace pour y détruire la 7th US Army. Eisenhower envisage d'abandonner Strasbourg, ce à quoi s'oppose De Gaulle, soutenu par Churchill. La 1ère armée française du général De Lattre de Tassigny parviendra, au terme de féroces combats, à repousser les envahisseurs.

L'armée allemande est contrainte à une difficile retraite dans le froid, comme dans les Ardennes. Le 9 janvier, les Américains atteignent enfin le réduit de Bastogne, qui a résisté à tous les assauts depuis trois semaines. Ce n'est qu'à la fin du mois que le saillant nazi sera éliminé : 80 000 Américains et autant d'Allemands en auront payé le prix. Les derniers coups de boutoirs hitlériens à l'Ouest ont fini en déroute. Le Westwall est plus que jamais fragilisé. En dépit des rivalités existant entre Montgomery et les généraux américains, les Alliés ont brillamment surmonté la crise. Et au même moment, les Français libèrent Colmar, en ruines après des jours d'atroces combats, le 2 février.

Mais pour le Reich, l'essentiel est ailleurs. A la demande de Churchill, qui entretenait l'intention de soulager le front allié des Ardennes, l'Armée Rouge a avancé la date de son offensive à l'Est. Le 12 janvier, 180 divisions soviétiques soutenues par 10 000 chars annihilent les lignes de défense de la Wehrmacht en Pologne. L'armée allemande, à cette date, aligne un peu plus de 110 divisions sur l'ensemble du Front oriental... L'Armée soviétique effectue des marches forcées à une vitesse de 50 à 70 kilomètres par jour. Le 17 janvier, Varsovie est reconquise. Dix jours plus tard, les Soviétiques libèreront le camp de la mort d'Auschwitz-Birkenau. Pris de court par l'offensive communiste, le personnel nazi n'a pas eu le temps de brûler toutes les archives du camp. De même les SS ont-ils laissé, dans leur fuite, 7 000 survivants. Les rescapés du désespoir. Les crimes nazis entretiennent l'instinct de vengeance des soudards soviétiques. L'avance vers Berlin n'est qu'une longue suite d'atrocités : tueries, massacres, viols, pillages. La furia sovietica a jeté des millions de civils sur les routes de l'exode. Les navires allemands évacuent bien des fuyards vers l'arrière, malgré la présence des sous-marins et de l'aviation rouges. Les catastrophes maritimes se succèdent : torpillage du paquebot Wilhelm Gustloff le 30 janvier 1945 (près de 4 000 morts), du navire-hôpital General Von Steuben le 12 février (2 680 morts), du paquebot Goya le 16 avril (7 000 morts). Cela étant dit, la marine allemande parviendra à évacuer 2 millions de personnes. L'armée soviétique atteint l'Oder le 31 janvier 1945. En moins de trois semaines, elle a accompli un bond de 500 km et anéanti une trentaine de divisions allemandes. Berlin se trouve à 80 km... Les généraux soviétiques conviennent d'une pause, afin de mieux fortifier les nouvelles positions et de reprendre en main une soldatesque que l'invasion de l'Allemagne rend de plus en plus indisciplinée.

Au sud du front, en Hongrie, Budapest encerclé depuis le 23 décembre 1944 ne se rend pas. Une offensive de dégagement menée par le 4. SS-Panzer-Korps échoue. Le 13 février, la capitale hongroise tombera aux mains des Soviétiques. Deux semaines plus tôt, le gouvernement hongrois réfugié à Debrecen a conclu un armistice avec l'U.R.S.S. Le dernier allié européen de Hitler n'est plus.

Ce retard allié dans l'invasion de l'Allemagne, associé à la rapidité de l'avance soviétique ne vont pas être sans conséquence au cours de la conférence qui réunira les Trois Grands à Yalta, en Crimée, dès le 4 février, ce pour déterminer les données politiques de l'après-guerre. Roosevelt, malade - il n'a plus que deux mois à vivre -, tente d'amadouer un Staline en position de force du fait des triomphes de l'Armée Rouge. Responsable d'une puissance en déclin, Churchill ne peut guère s'opposer aux prétentions de ce dernier. Au terme de la conférence, les Alliés se mettent d'accord sur les points suivants : division de l'Allemagne en quatre zones d'occupation (une pour chaque Grand ainsi qu'une zone pour la France, à la demande de Churchill), entrée en guerre de l'U.R.S.S contre le Japon dans les trois mois qui suivront la reddition allemande (Roosevelt, surestimant largement la puissance militaire japonaise, a laissé Staline s'instituer une zone d'influence étendue en Asie du Nord), création d'une Organisation des Nations unies, élections libres dans les pays libérés d'Europe... Les accords de Yalta resteront lettre morte : l'Armée Rouge occupe l'Europe de l'Est et Staline a bien l'intention de s'y constituer un glacis protecteur. Le Parti communiste bulgare, installé au pouvoir par coup d'Etat en septembre 1944, est indéboulonnable. Dès la fin de la conférence de Yalta, les Soviétiques imposent à la monarchie roumaine la formation d'un gouvernement communiste mené par Petru Groza. La Pologne, obsession des Grands au cours de la rencontre, tombera elle-aussi dans l'orbite soviétique, la résistance non-communiste ayant été annihilée l'année précédente par les nazis, puis les Soviétiques. Et en Yougoslavie, où théoriquement Tito doit partager le pouvoir avec la monarchie, le leader communiste croate s'imposera comme la seule voie politique du pays. Son armée de partisans ne libèrera-t-elle pas le territoire au fur et à mesure de l'évacuation croato-allemande ?

Churchill a toutefois tenté de faire étalage de la puissance de feu occidentale à Staline pour pousser ce dernier à être plus accommodant. L'opération Coup de Tonnerre aurait normalement du avoir lieu avant le début de la rencontre, mais le temps ne s'est guère montré favorable. Finalement, les 13 et 14 février, plus de 1 100 bombardiers alliés déverseront 3 500 tonnes de bombes sur la ville de Dresde. 18 km² sont réduits en cendres, la ville brûlera pendant une semaine. Les bilans les plus fiables présentent entre 20 000 et 40 000 morts - et non pas 135 000, comme le veut une légende propagée par un écrivaillon négationniste. Dresde, ville d'art faiblement industrialisée, ne présentait guère d'intérêt stratégique évident, si ce n'est le fait qu'il s'agissait d'un important nœud de communications pour la Saxe. Le raid scandalise les pays neutres et va jusqu'à provoquer des remous au sein du Parlement britannique. Le Clergé de Grande-Bretagne désavoue publiquement ce que beaucoup qualifieront d'apogée du bombardement stratégique en Europe. Churchill, initiateur de cette attaque, tentera de faire porter le chapeau au responsable du Bomber Command, Harris, et n'en consacrera qu'une ligne dans ses mémoires.

Ce désastre donne certes de l'eau au moulin de la propagande allemande, le docteur Goebbels pouvant invoquer le programme d'extermination du peuple allemand pour pousser ce dernier à se souder plus que jamais derrière le Führer. Mais la population n'a qu'une hâte : que la guerre prenne fin. La peur du bolchevisme seule justifie encore une lutte désormais sans espoir. L'armée allemande est réduite à une peau de chagrin, ses voies de communications sont coupées par l'aviation alliée, dont les raids sur les usines et raffineries achèvent de désorganiser une production de guerre en chute libre. Les forces du Reich sont à présent victimes d'une pénurie de carburant qui cloue sur place les dernières réserves blindées et aériennes. La levée en masse des adolescents et des vieillards ne parvient pas à combler les innombrables pertes des années précédentes. Nombreuses sont les divisions qui n'existent que sur le papier. Peut-on au moins compter sur les armes nouvelles ? Les trop rares chasseurs à réaction de la Luftwaffe, faute d'essence, sont inutilisables. La dernière génération de sous-marins (type XXI) censée relancer la bataille de l'Atlantique, n'interviendra qu'en avril, avec une poignée d'unités. Si 16 000 V-1 et 1 115 V-2 s'abattront dès juin 1944 sur Londres et Anvers, l'influence stratégique de ces fusées sera extrêmement réduite. Quid de l'arme absolue, la Bombe atomique ? Les recherches nucléaires allemandes, en 1945, sont dans l'impasse. En janvier, une première expérience de fonctionnement de pile atomique a tourné court, au sein de l'Institut Kaiser-Wilhelm à Berlin, les Allemands ayant du au dernier moment démanteler les installations du fait de la percée soviétique sur la Vistule. Les scientifiques reconstitueront une ébauche de réacteur dans une grotte située près du petit village de Haigerloch, dans la région de Hechingen, mais l'expérience sera un échec : le taux de multiplication des neutrons grimpe certes à la plus importante hauteur jamais enregistrée par les physiciens allemands (670 %) mais restera encore loin du niveau exigé pour entraîner une réaction en chaîne. L'eau lourde, élément essentiel pour une telle expérience, manque - conséquence du raid de Vemork de février 1943.

Les armes miracles n'apporteront pas la victoire souhaitée. Hitler, physiquement usé, se raccroche encore à des projets chimériques (comme l'inondation des marchés occidentaux par une marée de faux billets conçus par des experts SS) et surtout à une hypothétique désunion de ses adversaires. Frédéric II n'a-t-il pas été sauvé par le décès de la Tsarine Elizabeth en 1762, provoquant un spectaculaire retournement d'alliance qui liera la Russie à la Prusse et permettra à cette dernière de l'emporter face à la Coalition ? A cet effet, les nazis ne cessent d'adresser des appels du pied aux Occidentaux : le chef des SS en Italie, Karl Wolf, a reçu personnellement du Führer l'autorisation de mener des négociations en vue d'une paix négociée sur le front italien. Aidé par le chef de ses services de contre-espionnage, Walter Schellenberg, le Reichsführer-SS Heinrich Himmler, tente de négocier avec les Alliés par l'intermédiaire de la Suède et de la Suisse (et, en avril, le Conseil juif mondial), sans qu'il soit possible de déterminer s'il agit de sa propre initiative ou selon les souhaits de son supérieur direct. Le planificateur de la Solution finale poussera le cynisme à son comble en se servant des déportés des camps de concentration comme gages servant de base à un accord. Les SS ont en effet emmené avec eux, dans leur retraite, la plupart de ces déportés, abattant ceux qui ne peuvent être évacués. Beaucoup d'entre eux périront au cours des "marches de la mort" qui s'étendront parfois sur des centaines de kilomètres, alors que les captifs sont soumis à toutes les privations dans le cadre d'une terreur constante maintenue par les geôliers. Les prisonniers de guerre sont pareillement évacués, quoique un peu mieux traités.

Les structures internes de l'Allemagne se maintiennent effectivement tant que faire se peu. Quoique le N.S.D.A.P soit unanimement rejeté et les Gauleiters conspués, la Gestapo fait encore régner la terreur sur les arrières. Des milliers de présumés déserteurs et autres "traîtres" sont passés par les armes. Les parodies de procès à l'encontre des conjurés du 20 juillet 1944 se poursuivent également, en dépit de la mort du procureur nazi chargé de mener la répression, Roland Freisler, le 3 février 1945, au cours d'un bombardement de l'édifice abritant la Cour populaire à Berlin. Georg Elser, auteur d'une tentative d'assassinat sur la personne de Hitler le 8 novembre 1939, est exécuté de deux balles dans la tête à Dachau le 5 avril 1945. L'amiral Canaris, l'ancien chef des services secrets de l'armée, sera pendu à une corde de piano à Flossenburg quatre jours plus tard. Les exécutions se poursuivront jusqu'à la reddition allemande.

Mais la terreur ne peut sauver un Reich qui devait être millénaire. A l'Ouest, les Allemands doivent faire face à 85 divisions alliées, dont 25 blindées. Les Allemands se battent à 1 contre 2 en termes d'effectifs. De février à mars, les troupes de Montgomery, conquièrent péniblement la rive ouest du Rhin. Au sud, Patton fait accélérer la marche. Cologne tombe le 4 mars. La chance se trouve du côté américain : trois jours plus tard, une compagnie de GI's menée par le lieutenant Timmermann (9th US Armoured Division) s'empare du pont de Remagen, dernier ouvrage d'art intact sur le Rhin. Cinq divisions américaines s'installent de l'autre côté de la rive. Hitler, furieux, limoge le commandant en chef à l'Ouest, le maréchal Von Runstedt, le remplaçant par Kesselring venu d'Italie, où la situation s'est également dégradée. Quatre officiers jugés responsables de ce désastre sont fusillés. Ni la Luftwaffe, ni les saboteurs du SS Skorzeny, ni les fusées V-1 et V-2 ne parviendront à détruire ce pont. Le gain de temps par les Alliés est considérable. Si le pont s'effondre le 17 mars, les Américains auront déjà pris le soin de lancer d'autres passages de part et d'autre du fleuve. Quant à Patton, sa 3rd US Army conquiert le Palatinat et franchit à son tour le Rhin le 22 mars à Oppenheim, deux jours avant Montgomery. La 1ère armée française traversera le fleuve neuf jours plus tard. Le Rhin, cette formidable barrière naturelle, a été franchi. La ligne Siegfried n'existe plus. La voie est ouverte au déferlement allié.

A l'Est, la situation est tout aussi déplorable pour le Reich. Début février, Hitler a donné l'ordre de contre-attaquer sur toutes les parties du front oriental. Décision catastrophique, Himmler est nommé à la tête de ce qui reste des forces allemandes devant l'Oder, regroupées au sein du groupe d'armées Vistule. L'opération Solstice, déclenchée le 15 février, se traduit par une attaque de la Wehrmacht à partir de la Poméranie sur le flanc droit de l'Armée rouge. En quatre jours, les Soviétiques, un moment surpris, se reprennent et repoussent l'ennemi jusqu'à sa base de départ. L'armée soviétique s'empare difficilement de la Silésie. Les forces allemandes du secteur sont commandées par un homme à poigne, le maréchal Ferdinand Schörner, qui impose une résistance sans faille à ses soldats sous peine de mort immédiate - ce qui n'empêchera nullement Schörner de les abandonner le moment venu, après la mort de Hitler. La ville de Breslau est encerclée dès le 15 février. La garnison ne se rendra que le 6 mai 1945, la cité étant détruite à 80 %.

En dépit d'une forte résistance de la Wehrmacht, les Soviétiques avancent peu à peu, réduisant poches et saillants découlant de leur offensive de janvier 1945. La Poméranie fait l'objet d'intenses combats. Königsberg, capitale de la Prusse orientale, est encerclée - elle tombera au mois d'avril. Fin mars, l'éradication des unités allemandes encore présentes sur la rive droite de l'Oder est considérée comme achevée, en dépit de la présence de quelques Kampfgruppen. Nul doute que le prochain objectif soviétique sera Berlin. Le général Guderian, chef de l'état-major général, usé par ses fréquents heurts verbaux avec Hitler au sujet de la stratégie à adopter, préconise l'évacuation des forces bloquées en Courlande et le renforcement du front de l'Oder. Le Führer refuse - et poussera Guderian à quitter son poste le 28 mars 1945. Il lui tient à cœur de déclencher l'opération Réveil de Printemps, à savoir une dernière contre-offensive en Hongrie, afin de conserver les derniers puits de pétrole à sa disposition. A cet effet, la 6. SS-Panzer-Armee de Josef "Sepp" Dietrich, revenue des Ardennes, est envoyée en renfort au Groupe d'Armées Sud. Au total, dix divisions blindées allemandes soutenues par une douzaine de divisions d'infanterie partent à l'assaut, le 6 mars, dans la région du lac Balaton. Après quelques succès initiaux, l'offensive tourne au désastre. Hitler, fou de rage, exige que les SS retirent insignes et brassards témoignant de leur appartenance à l'Ordre noir... ce qu'ils se sont déjà empressés de faire, afin d'échapper au châtiment que leur réservent les Soviétiques.

Ces offensives malheureuses précipitent la débâcle allemande. Ce qui subsiste des formations Panzer est anéanti sur le chemin de l'Autriche. Les Soviétiques liquident l'Etat slovaque pro-nazi de Monseigneur Tiso, s'emparant de la capitale, Bratislava, le 4 avril. L'encerclement de Vienne est consommé à la même période. Pour préserver la capitale de l'Ostmark du bolchevisme, Hitler y envoie Otto Skorzeny, responsable des missions spéciales. Mais ce dernier, conscient que la situation est sans issue, repart d'où il était venu, non sans avoir fait pendre trois officiers allemands. Vienne sera totalement libéré le 13 avril 1945, sept ans et un mois après l'Anschluss.

Churchill espérait y arriver le premier. L'armée alliée, en Italie, a longtemps piétiné pour cet objectif improbable. A cette date, elle n'a même pas atteint le Pô, mais s'efforce désormais de rattraper son retard. Cet ultime mouvement allié coïncide avec les tractations se déroulant entre officiers allemands et responsables anglo-américains pour une reddition inconditionnelle des forces nazies de la péninsule. Une conjuration infiltrée à tous les niveaux de la présence allemande en Italie, puisque le général SS Karl Wolf et le général de la Wehrmacht Vietinghoff en sont membres. Mussolini n'a pas été mis au courant. Il ne compte plus depuis longtemps.

Les Alliés poursuivent leur conquête de l'Allemagne. Le 23 mars, le 21e groupe d'armées de Montgomery, à grand renfort d'avions, de parachutistes et de tanks, a franchi le Rhin et déferle sur l'Allemagne occidentale. Le 29 mars, Patton s'empare de Francfort-sur-le-Main. Le groupe d'armées B du maréchal Model est encerclé dans la Ruhr et se désagrège. Le 18 avril, les Allemands mettent bas les armes - quand ils en possèdent. 325 000 prisonniers dont 30 généraux iront rejoindre les camps de prisonniers. Model, pour sa part, refuse de se rendre et mettra fin à ses jours le 21 avril dans une forêt non loin de Wuppertal. Le Front de l'Ouest est virtuellement anéanti. L'objectif des unités allemandes est désormais de lutter contre les Soviétiques pour mieux rejoindre, elles et la population civile, les lignes alliées. La question qui se pose est de savoir qui s'emparera de Berlin le premier. Le 11 avril à 22 h, la 2nd US Armoured Division DB (9th US Army) câble : " Nous sommes sur l'Elbe ". Le dernier cours d'eau avant la capitale du Reich, qui se trouve à une centaine de kilomètres. Ike Eisenhower cependant ne veut pas risquer la peau de ses hommes pour la conquête d'une ville qui, à ses yeux, ne correspond plus qu'à un objectif militaire secondaire. Pourtant, Hitler donnera l'ordre de cesser toute résistance aux Occidentaux sur l'Elbe. Il compte encore sur un renversement des alliances, comme en 1762, lorsque le Roi de Prusse, Frédéric II, a pu vaincre une coalition européenne suite au décès de la Tsarine de Russie, qui a permis aux Russes de lui venir en aide. La mort inopinée d'un Roosevelt dévasté par la maladie le 12 avril 1945 suscite quelques réjouissances au Bunker berlinois où se sont terrés les derniers hiérarques du nazisme. Mais le successeur de FDR, Harry Truman, maintient l'exigence d'une reddition inconditionnelle.

Alors : quelle armée aura le privilège d'entrer la première dans la capitale du Reich ? Les Alliés ont été savamment intoxiqués par les Allemands, qui ont fait croire à l'existence d'un puissant réduit alpin en formation - réduit que Ike envisage de liquider mais en ayant recours à toutes les forces disponibles. Par ailleurs, Berlin se trouve en zone d'occupation soviétique : pourquoi alors conquérir un terrain qui aura à être évacué ? Une autre considération a dicté la conduite du général en chef : le fait que l'offensive soviétique soit imminente. Elle se déclenche le 16 avril. 2 500 000 Soviétiques appuyés par 41 000 bouches à feu, 6 250 chars et 7 500 avions s'en vont à l'assaut de Berlin. En face, les Allemands ne peuvent opposer, sur le papier, que 600 000 hommes, 2 500 canons, 920 chars et canons d'assaut. La garnison de Berlin, dirigée par le général Weidling, se compose pour sa part de 98 000 "combattants".

La rupture est obtenue en trois jours. Hitler, qui dirige personnellement la défense de la capitale de son bunker souterrain de la Chancellerie du Reich, croit encore pouvoir repousser les Soviétiques avec des unités de choc... qui ont cessé d'exister. Le dictateur paraît sombrer dans la démence, vitupérant ses généraux, réclamant la destruction des infrastructures industrielles allemandes pour éviter qu'elles ne servent aux Alliés - son ministre de l'armement, Albert Speer, parviendra à empêcher la mise à exécution de ce plan monstrueux. Les fidèles de la veille quittent définitivement Berlin pour se mettre en lieu sûr : Göring se réfugie à Berchtesgaden, Himmler continue de négocier avec les Alliés, seuls parmi les hauts-responsables demeurent Goebbels et Bormann. Le 26 avril, l'encerclement de la capitale est achevé. Reste le nettoyage, qui s'effectue rue par rue, maison par maison. Alors que les Soviétiques progressent, la même tragi-comédie du pouvoir se poursuit à l'intérieur du Bunker. Sur les conseils de Bormann, Hitler a fait arrêter Göring : ce dernier avait estimé que le Führer n'était plus en mesure de diriger l'empire, car bloqué dans Berlin. Autre coup dur, le 28 avril, les résidents du Bunker apprennent à la radio, via une émission de la B.B.C, que Himmler a pris contact avec les Alliés afin de leur offrir une capitulation sans conditions, et que cette initiative de paix a été rejetée par la Coalition. Hitler, ulcéré, fait arrêter le général SS Fegelein, officier de liaison du Reichsführer-SS auprès de la Chancellerie et époux de la sœur d'Eva Braun, la maîtresse officieuse du Führer que ce dernier, pour des motifs restés obscurs, épousera dans la nuit du 28 au 29 avril. Le jour même, il fait rédiger son testament, y accablant la "juiverie mondiale", fustigeant les "traîtres" par qui la défaite est venue, et nommant un à un les principaux membres du nouveau gouvernement censé lui succéder. L'Amiral Dönitz, chef de la Kriegsmarine, devient chef de l'Etat. Cela fait déjà quelques jours qu'il a choisi la manière d'en finir : le Guide de la Nation allemande ne se laissera pas prendre vivant.

A-t-il appris le sort fait à son collègue Mussolini ? Ce dernier a bien tenté de rejoindre la Suisse avec une poignée de fidèles. Peine perdue : dans la matinée du 27 avril, l'ancien Duce est arrêté par des partisans. Des agents du Parti communiste italien viennent le récupérer au village de Dongo où il a été interné : ils prétendent devoir ramener Mussolini à Milan. En réalité, ils ont reçu pour mission de l'exécuter. Dans l'après-midi du 28 avril, ces partisans abattent le dictateur déchu et sa maîtresse, Clara Petacci. Les deux cadavres seront emmenés à Milan, pour y être livrés à la vindicte populaire. Les images de ces corps suspendus par les pieds devant une foule déchaînée feront le tour du monde. Hitler rejoindra Mussolini dans la mort deux jours plus tard. Vers 15 h, ce 30 avril, après avoir fait leurs adieux à leur entourage demeuré sur place, le Führer et son épouse se rendent dans leurs appartements privés du Bunker. Eva Braun avale une capsule de cyanure, Hitler se tire une balle de revolver dans la tête. Les corps seront incinérés par les derniers rescapés de la garde personnelle du dictateur. Une fin peu enviable pour ce dernier prétendant à la domination de l'Europe. Le même jour, en guise de symbole triomphal, les sergents soviétiques Yegorov et Kontary hissent le drapeau rouge sur le toit du Reichstag fraîchement conquis. L'opération sera rééditée pour les besoins de la propagande dans la matinée du 1er mai…

Désormais, c'est le sauve-qui-peut général. Si Goebbels et son épouse Magda, après avoir fait empoisonner leurs six enfants, refusent de survivre à leur Führer, d'autres tentent de trouver le salut dans la fuite. Certains y réussiront, d'autres seront arrêtés par les Soviétiques. Martin Bormann, éminence grise de Hitler, errant dans les ruines de Berlin, mettra fin à ses jours le 2 mai 1945. Heinrich Müller, chef de la Gestapo demeuré dans la capitale, disparaîtra de la circulation : a-t-il rejoint l'Amérique du Sud ? Ou a-t-il offert ses services aux Soviétiques, comme le prétendra son rival Schellenberg ?

Les Soviétiques, en tout état de cause, achèvent leur conquête de la ville. Le 2 mai, la garnison capitule. 404 787 soldats de l'Armée rouge auront été mis hors de combat pour ce fait d'armes aux lourdes implications géopolitiques. Le même jour, l'armée allemande d'Italie se rend aux Alliés à son tour. Le général SS Wolff et des officiers supérieurs de la Wehrmacht, court-circuitant les dernières autorités du Reich, ont réussi à négocier la capitulation avec des responsables des armées et des services de renseignements alliés. Les Soviétiques sont furieux. Du moins leurs soldats ne le laissent pas paraître : dès le 25 avril, les armées alliées et soviétiques ont opéré leur jonction. Une patrouille de la 69e division, dirigée par le lieutenant Albert Kotzebue, aura l'honneur d'inaugurer cette rencontre historique, avec un cavalier isolé des éléments avancés de l'Armée rouge, près du village de Stehla. L'Histoire retiendra le nom de Torgau, sur l'Elbe, le 27 avril : les journalistes rendront compte de la jonction opérée par la 69e division américaine et la 58e division soviétique de la Garde. Réjouissances. Fête. La Guerre Froide se chargera de doucher les enthousiasmes.

L'effondrement du Reich entraîne de facto la libération des camps de concentration. L'horreur éclate à la face du monde. Les Alliés, bien que parfaitement renseignés sur le programme d'extermination nazi, font comme s'ils découvraient les faits - sans doute était-il difficile de concevoir l'inimaginable. L'arrivée des déportés venus des autres camps évacués devant l'invasion alliée est la cause d'une surpopulation des plus meurtrières. Le typhus fait des ravages, particulièrement à Bergen Belsen, libéré le 15 avril 1945 : 30 000 prisonniers sont au seuil de la mort. Les SS seront contraints d'enterrer 10 000 cadavres dans des fosses communes. Les baraquements seront passés au lance-flammes pour juguler l'épidémie. Les images de Bergen Belsen et des cadavres nus empilés dans de larges fossés mortuaires remplis par des prisonniers SS et des bulldozers britanniques marqueront durablement les consciences. Trois jours plus tôt, les déportés affamés de Buchenwald ont accueilli les soldats américains. Flossenburg sera à son tour libéré le 23 avril, Dachau le 28. Mauthausen en Autriche aura le triste privilège d'être le dernier camp libéré : le commandant du camp, Franz Ziereis, avait prévu d'emmurer quelques milliers de détenus pour les empêcher d'être secourus par les Alliés. L'action des résistants communistes autrichiens et tchèques, l'avancée rapide des forces alliées, les désertions qui affectent son personnel, l'empêchent de mener ce plan à exécution. Le 5 mai, les SS abandonnent définitivement le camp, qui sera libéré le 7 mai par des éléments de la 11th Armoured Division américaine.

Mais la libération ne s'effectuera pas sans quelques bavures. A Dachau, ulcérés par le spectacle lamentable offert par les victimes du nazisme, des soldats américains se mettent à massacrer des gardiens SS. Le 3 mai 1945, l'aviation alliée, à l'occasion de raids sur les bases militaires et les ports d'Allemagne du Nord, coule en baie de Neustadt des navires chargés de déportés venus du camp de Neuengamme. Himmler comptait se servir de cette monnaie d'échange pour négocier l'armistice avec les Alliés par l'intermédiaire de la Suède, mais ses adjoints ont préféré sacrifier délibérément les derniers survivants de la "race maudite". La Royal Air Force n'a pas songé à vérifier ses informations. Bilan : 7 300 morts, 450 rescapés. La libération des déportés pose l'immédiat problème des soins à apporter. Des centaines, des milliers d'entre eux, trop affaiblis, mourront dans les heures et les jours qui suivront la libération. "Face au plus grand crime de l'Histoire, il nous faut accomplir le plus grand miracle médical de l'Histoire", déclarera un médecin britannique à Bergen Belsen. Le retour pose également quelques difficultés d'organisation. A Paris, l'hôtel Lutetia est réquisitionné pour l'accueil des déportés. Mais les retours prendront du temps et ne seront pas toujours classés prioritaires.

"Maintenant, vous savez pourquoi vous vous battez", déclare Eisenhower à ses troupes. Une motivation un peu tardive : la "croisade en Europe" s'achève. L'Allemagne nazie n'a plus les moyens de lutter. Ainsi la 1ère armée française s'est emparée de Stuttgart le 21 avril et effectue une descente-éclair vers le Danube. Ulm tombera trois jours plus tard. Le 18. SS-Korps est anéanti, la 19. Armee allemande, traquée comme jamais, subira le même sort. Au 7 mai, les Français seront au cœur des Alpes bavaroises. Deux armées allemandes auront été détruites, 180 000 soldats capturés. Et le 5 mai, la 2e DB de Leclerc aura l'honneur de s'emparer du "nid d'Aigle" de Berchtesgaden, l'ancienne résidence privilégiée du Führer. La situation militaire allemande est désastreuse sur tous les fronts qui n'ont pas encore capitulé. L'obsession du nouveau Führer, le GroßAdmiral Dönitz, est de négocier au plus vite avec les Occidentaux pour sauver un maximum d'Allemands fuyant la marée soviétique. Le 4 mai 1945, les forces allemandes d'Europe du Nord-Ouest capitulent sans condition devant le général Montgomery. Le 7, à Reims, le général Jodl signe la reddition inconditionnelle de toutes les forces armées allemandes. L'acte est contresigné par les généraux Walter Bedell Smith pour les Etats-Unis, Sousloparov pour l'Union soviétique, Robb et Strong pour la Grande-Bretagne, et Sevez pour la France. Staline exige un acte plus solennel pour consacrer la victoire soviétique. La cérémonie de capitulation sera rééditée à Berlin, mettra en présence les généraux en chef alliés, le Kremlin se payant le luxe d'inviter un maréchal allemand emblématique, Wilhelm Keitel, chef de l'OKW, qui répètera l'acte de Jodl. Joukov signera pour l'U.R.S.S, Spaatz pour les Etats-Unis, Tedder pour la Grande-Bretagne, et De Lattre de Tassigny pour la France, à la fureur de Keitel : "Comment ? Les Français aussi ?" Un observateur américain renchérira : "Et pourquoi pas la Chine ?".

La guerre n'est pas totalement terminée. Le Groupe d'Armées Sud-Est du général Von Löhr bat péniblement en retraite à travers la Croatie et espère encore rejoindre l'Italie afin d'échapper aux partisans de Tito et l'Armée Rouge. Leurs associés oustachi seront massacrés par les titistes, mais d'aucuns, comme leur cruel leader Ante Pavelic, parviendront à s'enfuir pour des cieux plus sereins, en Amérique du Sud. En Tchécoslovaquie, Prague se révolte, aidée en cela par l'armée "Vlassov", ces formations de prisonniers de guerre soviétiques passés au service de la Wehrmacht. Le Groupe d'Armées Centre de Schörner ne s'en préoccupe plus - le maréchal songe déjà à sa fuite. L'armée Patton sera-t-elle la première à entrer dans la ville ? Eisenhower y oppose son veto. Les T-34 de la 4e armée blindée soviétique de la Garde pénètreront dans la capitale tchèque le 9 mai 1945. Les troupes allemandes sont désarmées les unes après les autres. Les ports français encore occupés (Dunkerque, Royan, St-Nazaire, Lorient, La Rochelle), les îles anglo-normandes, la Scandinavie sont libérés les 9 et 10 mai 1945. Les Soviétiques déporteront leurs prisonniers de guerre ramassés en Courlande, Allemagne de l'Est, Autriche, Tchécoslovaquie, Yougoslavie. Quant aux prisonniers de guerre allemands "cueillis" par les Alliés, ils feront l'objet d'un traitement plus humain, en dépit d'évidentes difficultés de ravitaillement qui coûteront la vie à 56 000 captifs - sur 5 millions. Ces prisonniers sont soumis à une rééducation politique censée leur apprendre les mécanismes de la démocratie.

A la mi-mai, la guerre en Europe peut être considérée comme officiellement close. L'heure est venue de dresser le bilan. Et de refaire le monde.

 

  Vers l'accueil des chroniques  

Vers l'année 1944

 
Utilisez les loupes pour changer de théâtres d'opérations
1945 - Vers le Pacifique et l'Asie